Boire un verre pour se détendre, trinquer entre amis, fêter une bonne nouvelle… L’alcool est omniprésent dans notre quotidien, banalisé, parfois idéalisé. Pourtant, derrière cette apparente légèreté, les risques sont bien réels. Quand faut-il s’inquiéter ? Quels sont les signes d’une consommation problématique ? Comment accompagner un proche en difficulté ? Le Dr Claude Besenius, psychologue, psychothérapeute et chargée de direction du Centre Thérapeutique Useldange (CTU), nous livre un éclairage sans détour sur une addiction trop souvent passée sous silence.

Interview réalisée par Alina Golovkova

Dr Besenius, psychologue, psychothérapeute et chargée de direction du Centre Thérapeutique Useldange

À partir de quand parle-t-on d’un usage problématique ?

« Moins on consomme, mieux c’est », rappelle d’emblée le Dr Besenius. Aujourd’hui, l’OMS est formelle : aucune quantité d’alcool n’est considérée comme sans risque. Les anciennes recommandations, qui toléraient un verre par jour pour les femmes, deux pour les hommes, ont été largement révisées. Désormais, ces quantités sont envisagées à l’échelle hebdomadaire, et non plus quotidienne. L’alcool peut avoir des effets délétères sur la santé dès la première goutte, en particulier chez les femmes, plus vulnérables face à certains cancers comme celui du sein.

Quels sont les signaux d’alerte ?

La frontière entre consommation festive et dépendance n’est pas toujours visible. Parmi les signes précoces : une perte de contrôle, l’incapacité à passer une journée sans boire, une tolérance accrue nécessitant de consommer davantage pour ressentir les effets, ou encore une focalisation mentale sur l’alcool. S’y ajoutent parfois des symptômes physiques (tremblements matinaux, sudations), une désocialisation progressive ou des répercussions familiales, professionnelles et médicales.

« La dépendance peut exister sans consommation quotidienne ni manque physique. Le craving (ndlr : une envie irrépressible de consommer une substance ou de reproduire un comportement gratifiant, même lorsque cela est contre sa volonté), les pensées obsessionnelles, les pertes de contrôle sont déjà des critères diagnostiques », précise-t-elle.

Y a-t-il des profils à risque ?

« Oui, certains facteurs rendent plus vulnérable : une faible tolérance à la frustration, un environnement social propice à la consommation, une mauvaise gestion des conflits ou un terrain génétique », énumère la psychologue. Les femmes sont également plus exposées : leur organisme métabolise moins bien l’alcool, ce qui accroît les effets toxiques et accélère l’installation de la dépendance. Quant aux jeunes générations, elles oscillent entre deux pôles : les adeptes de l’abstinence consciente et les fêtards en quête de déconnexion, souvent dans l’excès.

« Les femmes boivent aujourd’hui autant que les hommes. »

– Dr Besenius, psychologue, psychothérapeute et chargée de direction du Centre Thérapeutique Useldange

Quid du binge drinking au Luxembourg ?

« Le binge drinking – cinq verres ou plus en une même occasion – est particulièrement préoccupant au Luxembourg, où nous figurons parmi les pays européens les plus concernés. Même si la part globale des buveurs n’augmente pas, la consommation excessive, elle, progresse, notamment chez les jeunes, avec un nombre élevé d’hospitalisations. »

L’image de l’alcool reste ambivalente, notamment chez les femmes…

« Les femmes boivent aujourd’hui autant que les hommes, ce qui est nouveau d’un point de vue générationnel », constate le Dr Besenius. Le marketing joue un rôle majeur : canettes colorées, alcools “light”, visuels séduisants ciblant les jeunes femmes… L’alcool est présenté comme une aide au relâchement, un allié face à la pression quotidienne. Les figures de la “wine mum” ou de la femme active qui “a bien mérité son verre” entretiennent une normalisation insidieuse, alors même que les risques sont plus élevés.

Comment dire non sans se justifier ?

Refuser un verre dans une société où l’alcool est omniprésent relève parfois du défi. « Il faut s’y préparer, poser ses limites à l’avance, informer ses proches. Il est préférable de dire clairement : je ne bois pas, plutôt que de trouver des excuses fragiles », conseille le Dr Besenius. Prévoir des alternatives festives, s’entourer de soutiens bienveillants et rester cohérent dans ses choix sont des stratégies simples mais efficaces. Et pour ceux qui souhaitent réduire leur consommation sans arrêter complètement, boire de l’eau entre chaque verre, manger avant de consommer et se fixer des limites peut déjà changer la donne.

« On est jugé si l’on boit trop, mais aussi si l’on refuse de boire. »

– Dr Besenius, psychologue, psychothérapeute et chargée de direction du Centre Thérapeutique Useldange

Quelles sont les étapes pour s’en sortir ?

Tout dépend du degré de dépendance. Une consommation à risque peut souvent se réajuster avec un accompagnement ambulatoire. En revanche, en cas de dépendance physique, un sevrage médical est indispensable. « L’arrêt brutal peut être dangereux : hallucinations, convulsions, voire delirium tremens. C’est une situation qui nécessite un encadrement médical. » Ensuite, un suivi thérapeutique est essentiel, en ambulatoire ou en résidentiel, comme au CTU. Le parcours peut sembler complexe, mais il existe. Et surtout, il n’est jamais trop tard pour demander de l’aide.

Quid des « bons » alcools ?

Si le discours ambiant valorise encore parfois les “vertus” du vin rouge ou des spiritueux à base d’herbes, la réalité scientifique est plus nuancée. « Non, le vin n’est pas bon pour la santé », tranche le Dr Besenius. Certaines études anciennes ont comparé des buveurs modérés à des abstinents, sans toujours préciser que ces derniers incluaient d’anciens gros buveurs en mauvaise santé, les résultats étaient donc faussés. Sans parler des biais dus à des lobbies puissants. « On isole parfois un potentiel effet cardiovasculaire tout en ignorant l’augmentation massive du risque de cancers. Ce n’est pas sérieux. »

« Non, le vin n’est pas bon pour la santé. »

– Dr Besenius, psychologue, psychothérapeute et chargée de direction du Centre Thérapeutique Useldange

Un dernier mot ?

« Il faut sortir du déni collectif. L’alcool est une substance addictive. Et aujourd’hui, nous sommes dans une situation de double stigmatisation : on est jugé si l’on boit trop, mais aussi si l’on refuse de boire. La responsabilité ne repose pas uniquement sur les épaules des personnes concernées. C’est un enjeu de société. Il est temps d’en parler avec lucidité, sans culpabilisation mais sans angélisme non plus. »

–> Autoévaluer sa consommation

  • Le test AUDIT (Alcohol Use Disorders Identification Test), recommandé par l’OMS, est disponible en ligne sur le Portail Santé du pays. Il aide à repérer une consommation à risque ou une dépendance probable à travers dix questions.
  • L’application Try Dry, issue du mouvement Dry January, permet de suivre sa consommation au quotidien.

–> Que faire si l’on s’inquiète pour soi ou pour un proche ?

Un médecin traitant peut être le premier interlocuteur. Plusieurs structures spécialisées sont accessibles : le Centre Thérapeutique Useldange (CTU) et le Centre ÄDDI·C (services de la Rehaklinik) et le service d’addictologie de la ZithaKlinik.

Interview initialement publiée dans le Femmes Magazine numéro 268 de juillet-août 2025.