Les violences sexuelles contre les femmes atteignent un niveau sans précédent dans les conflits. Le viol et l’esclavage sexuel sont des armes de guerre répondant aux objectifs des troupes régulières et des groupes armés. La situation est très alarmante au Soudan. Mais de Gaza à l’Ukraine, aucun front n’échappe à ces crimes, dont les auteurs bénéficient de l’impunité.
Rédaction : Fabien Grasser
« La violence sexuelle en temps de guerre est l’un des plus grands secrets de l’histoire et l’une des plus grandes atrocités du monde actuel. Souvent, la violence sexuelle n’est pas simplement perpétrée par des soldats solitaires, mais s’apparente à une tactique de guerre délibérée. » Ces mots écrits en 2010 par l’agence des Nations Unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes (ONU Femmes) n’ont rien perdu de leur acuité en 2026. Bien au contraire. Au fil des derniers mois, les rapports s’amoncellent pour témoigner d’une pratique qui n’est certes pas neuve, mais est devenue systémique dans les conflits.
Les violences sexuelles dans les conflits incluent le mariage, la grossesse, l’avortement, la stérilisation et la prostitution forcés, ainsi que l’esclavage sexuel. Pour l’ONG française « We are NOT Weapons of War », ces violences sont aujourd’hui devenues « une stratégie militaire ou politique à part entière, décidées et ordonnées en haut lieu. » Il s’agit d’humilier, de déshumaniser et terroriser les victimes afin d’obtenir la soumission d’une population ou de la forcer à se déplacer, si ce n’est, dans le cas des génocides, de l’effacer. Les données sur ces actes relevant de crimes de guerre ou contre l’humanité ne sont pas faciles à recueillir, tant l’ONU que les organisations humanitaires n’ayant pas accès à toutes les zones de conflit. Surtout, la honte, le risque de marginalisation et d’exclusion sociale dans certaines sociétés conduisent nombre de femmes au silence.
« Il n’y a pas d’âge : une femme de 85 ans peut être violée, un enfant de un an peut être violé. »
Deux prises de parole récentes donnent la mesure de l’horreur et des intentions qu’elles dissimulent. La première est celle de Maître Nicolas Ligneul, universitaire et avocat spécialiste du droit international, qui est intervenu en janvier dernier dans un colloque organisé par le Sénat français sur les violences sexuelles dans les conflits. L’avocat défend des victimes de violences sexuelles commises par les troupes russes contre les femmes et les hommes en Ukraine. Son récit est à la limite du supportable : « Je m’excuse d’avance, cela va être dur. Bienvenue dans mon monde… », dit-il d’abord. « Il s’agit de l’histoire d’une jeune fille de neuf ans, qui était élève de la classe 4 d’une école primaire, près de Balaklia. Cette jeune fille de neuf ans a d’abord été violée, puis exécutée. Elle a ensuite été écartelée, et les deux moitiés de son corps ont été accrochées à un mur. Sur ce mur, les Spetsnaz russes ont écrit, en russe : “Nous reviendrons”. » Pour le juriste, ce crime insoutenable est caractéristique « d’un viol utilisé comme une arme de guerre : un instrument de domination et de terreur. »
Un condensé des pires choses
Il y a ensuite le Soudan, en proie à un conflit impitoyable qui oppose, depuis avril 2023, l’armée régulière aux Forces de soutien rapide (FSR), des paramilitaires principalement soutenus par les Émirats arabes unis. Cette « guerre contre les civils », selon l’expression du journaliste français Vincent Hugueux, a provoqué le déplacement de millions de personnes à l’intérieur des frontières soudanaises ou dans les pays voisins. Entre 20 et 45 millions de personnes sont dépendantes de l’aide humanitaire d’urgence. Les affrontements et les exécutions massives de civils ont fait au moins 700 000 morts. Depuis le début des combats, les rapports sur les violences sexuelles contre les femmes se font de plus en plus alarmants quant à leur brutalité et à leur ampleur, qualifiée de « stupéfiante » par l’ONU. C’est « un condensé des pires choses qui se sont produites dans le monde », a affirmé Sulaïma Ishaq al-Khalifa dans un entretien très remarqué qu’elle a accordé à l’AFP en janvier dernier.
Cette psychologue et militante pour les droits des femmes est récemment devenue ministre aux Affaires sociales dans le gouvernement pro-armée. Son administration a recensé 1 800 viols depuis le début de la guerre, un chiffre sous-évalué, qui ne couvre pas l’ensemble des zones de conflit. « Il n’y a pas d’âge : une femme de 85 ans peut être violée, un enfant de un an peut être violé », rapporte-t-elle dans l’interview. « Il s’agit d’humilier les gens, de les forcer à quitter leurs maisons. Et aussi de briser le tissu social. Lorsque vous utilisez la violence sexuelle comme arme de guerre, cela signifie que vous voulez que la guerre se prolonge indéfiniment, car cela nourrit l’esprit de vengeance », a-t-elle expliqué. Les viols collectifs commis devant les familles sont filmés et exhibés comme des trophées sur les réseaux sociaux, a-t-elle raconté, rejoignant les centaines de témoignages également recueillis par les Nations Unies et les organisations humanitaires. De la même manière, les observateurs présents sur place s’accordent à attribuer l’écrasante majorité des crimes sexuels aux FSR. Dans un rapport publié fin 2024, Human Rights Watch rapportait le témoignage d’une femme de l’ethnie Nouba, âgée de 35 ans : « Elle a raconté que six combattants RSF portant des uniformes beiges ont fait irruption dans la propriété de sa famille et qu’un homme lui a dit : “Toi la Nouba, c’est ton jour, aujourd’hui.” Elle a ensuite été violée collectivement par ces hommes. “Mon mari et mon fils ont essayé de me défendre, alors l’un des combattants RSF leur a tiré dessus et les a tués. Puis ils ont continué à me violer, tous les six”. »
La suite de l’article est à lire dans l’édition juin 2026 de Femmes Magazine
Photo de couverture : Shutterstock



