Spotify, la musique gratuite pour tout le monde : une promesse de démocratisation de la musique au service des artistes et des auditeurs ! À l’analyse, on découvre un business model sans pardon.

Par Cadfael

Une révolution dans l’écoute musicale

Fondé en 2006 par les Suédois Martin Ek et Daniel Lorentzon, Spotify est né comme une alternative légale au piratage d’un côté et à l’achat obligatoire de musique via iTunes (devenu Apple Music) de l’autre. Lancée d’abord en Europe, puis aux États-Unis à partir de 2011, la plateforme n’était accessible au départ que sur invitation, un choix qui a contribué à cultiver son aura de nouveauté.

Spotify a profondément transformé la manière d’écouter la musique : le centre de gravité s’est déplacé de l’achat d’un titre, donc de la possession d’un droit musical, vers l’accès, gratuit ou payant, à un immense catalogue disponible à tout moment. En quelques années, c’est tout le modèle économique des maisons de disques et des artistes qui a été bouleversé. Aujourd’hui, le streaming représente la principale source de revenus de l’édition musicale.

Le service gratuit inclut des messages publicitaires, tandis que l’abonnement payant donne accès à un catalogue étendu sans interruption. Dans les deux cas, l’écoute est orientée par des algorithmes capables de personnaliser l’expérience de chaque utilisateur. Mais pour que ce système fonctionne, il faut que les coûts générés par les utilisateurs gratuits soient compensés par la publicité… et surtout par les abonnés payants.

C’est ici qu’entre en scène la fameuse règle des 30 secondes : si un auditeur dépasse les 30 premières secondes d’un titre, l’algorithme interprète cela comme un signal positif. La monétisation commence également à ce seuil. Une mécanique simple en apparence, mais devenue centrale dans l’économie du streaming et dans la façon dont les artistes pensent , parfois adaptent,  leurs créations.

Une machine à cash

Selon Music Business Research : « Le succès économique de Spotify dépend non seulement du nombre d’utilisateurs, mais aussi du taux de conversion des utilisateurs non payants en utilisateurs premium payants. Bien que les revenus issus du modèle freemium financé par la publicité aient augmenté au fil des ans, ils ne représentaient que 13 % du chiffre d’affaires total en 2023. La survie économique de Spotify dépend donc des revenus provenant des abonnements premium et de la conversion des utilisateurs non payants en utilisateurs payants. »

Jusqu’en 2025, Spotify accumulait les pertes. Les analystes estiment que celles-ci proviennent essentiellement des redevances versées aux ayants droit, en particulier aux grandes maisons de disques qui, en 2018, représentaient 74 % des coûts. Depuis, le groupe a supprimé environ 2 300 emplois, soit près de 23 % de ses effectifs mondiaux, afin de alléger ses charges.

En octobre, Spotify a annoncé qu’à partir de 2024, la plateforme ne verserait plus de revenus aux ayants droit ayant généré moins de 1 000 écoutes sur l’année précédente. L’objectif est de réduire les coûts associés à la répartition des revenus vers les artistes très peu écoutés.

Aujourd’hui, Spotify propose plus de 100 millions de titres. Une grande partie d’entre eux, des dizaines de millions, n’ont été écoutés qu’entre 1 et 1 000 fois au cours de l’année écoulée. Pour la majorité des artistes, les redevances restent donc faibles, et parfois presque symboliques.

Fin 2024, Spotify a toutefois annoncé le premier bénéfice annuel de son histoire, à hauteur de 1,14 milliard d’euros nets. Daniel Ek, son cofondateur, n’est pas rémunéré par un salaire mais par des actions de la société. En 2024, il aurait selon plusieurs médias touché 345 millions de dollars.

Des accusations

Très peu de temps après sa création, Spotify a été accusé de mal rémunérer ses artistes. La presse norvégienne soulignait en 2009 qu’un artiste sur Spotify aurait besoin de plus de quatre millions d’écoutes par mois pour gagner le salaire minimum mensuel américain, qui à l’époque était de 1 160 dollars. Cette situation ne semble pas avoir changé. Des dizaines de millions d’entre eux ont été écoutés entre 1 et 1 000 fois au cours de l’année écoulée et ont généré en moyenne 0,03 dollar par mois. Spotify verse aux artistes entre 0,003 et 0,005 dollar par écoute en moyenne, ce qui amène à des protestations périodiques des grands noms du milieu.

En août 2015, Spotify a modifié ses conditions d’utilisation et sa politique de confidentialité. Le système pompe alors les données multimédias et de géolocalisation des utilisateurs, une pratique qualifiée d’abusive. Mais comme on le verra plus loin, rien ne se perd en matière d’intelligence artificielle.

L’année dernière, des journalistes spécialisés en musique ont épinglé Spotify pour son usage de musique générée par IA avec des compositeurs inexistants. Une récente enquête publiée dans Harper’s a révélé une stratégie du groupe reposant sur la publication de morceaux calibrés sur des thèmes que les algorithmes jugent commercialement porteurs.

Le mois dernier, Spotify a diffusé des annonces de recrutement de l’ICE, l’agence américaine tristement célèbre pour ses opérations d’expulsion sous l’ère Trump. En signe de protestation, la plateforme a perdu des abonnés et des artistes, même si elle compte toujours 713 millions d’utilisateurs mensuels. Ek, avec son compère Lorentzon, maîtrisent plus de 70 % des droits de vote chez Spotify.

La fanfare militaire

En novembre 2021, une société d’investissement cofondée par Ek a été désignée comme principal investisseur lors d’une levée de fonds de 100 millions d’euros pour Helsing, une entreprise européenne de défense spécialisée dans le développement de drones de combat et de systèmes d’IA. En 2025, la société d’Ek a augmenté son investissement dans Helsing, menant une levée de fonds de 600 millions d’euros qui valorisait l’entreprise à 12 milliards d’euros.

Helsing commercialise de puissantes applications d’intelligence artificielle capables de collecter des données provenant de radars, de drones, de capteurs infrarouges, d’entrées audio et même de satellites, puis de les traiter rapidement pour fournir des informations exploitables aux commandants et aux troupes. Cette orientation a provoqué une levée de boucliers parmi des artistes liés à Spotify, qui estiment que leurs productions sont incompatibles avec l’industrie militaire. Certains, comme Massive Attack, ont quitté la plateforme.

Morale de l’histoire : il n’y en a pas. La nuit, tous les dollars sont gris, surtout avec un générateur de cash comme Spotify.

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