Vous cherchez un bien immobilier sur le web et, sur les photos, vous découvrez un tableau d’un maître ancien volé par les nazis. Peu banal, et pourtant pas rare : les œuvres pillées et volées par un empire nazi millénaire et déchu ne retrouveront que peu ou prou leurs anciens propriétaires.

Par Cadfael

Un pacte avec le diable

Cet ouvrage de Michel Teboldi, paru chez Espace libres en 2025, illustre parfaitement à quel point le savoir des adeptes de la pureté raciale aura pu servir aux États alliés. L’Amérique et ses services en ont accueilli un certain nombre pour développer le programme spatial, la bombe atomique et bien d’autres applications. Mais pas seulement. La France de De Gaulle a fait de même. Des technologies nazies auront permis à 6 722 anciens spécialistes du Reich de trouver un emploi en France à partir de 1945. Selon des chercheurs français, cela se serait fait en deux phases : une « chasse extensive » à la victoire et « un recrutement plus raisonné » à partir de 1947, où « le phénomène gagne, à partir de cette date, une ampleur extraordinaire ». On les retrouve dans le domaine spatial, l’aéronautique, l’atome. « C’est dans l’armement que l’apport technique est le plus considérable », selon Teboldi.

Les biens volés des autres

La défaite du Reich millénaire ne signifiait pas nécessairement la disparition, comme par un coup de baguette magique, de son poison. Les piliers du régime ne se transformeront pas en démocrates : ils continueront leurs activités afin de blanchir les richesses volées et de vivre dans la nostalgie d’un temps qu’ils jugeaient manifestement meilleurs, issus de l’un des pires systèmes politiques que l’Europe ait connus. Ils monteront des filières d’évasion comme la « ratline », avec l’aide d’une partie du clergé catholique, via les ports italiens, le Pays basque ou des stations balnéaires espagnoles. Nombre d’entre eux demeureront protégés par le régime de Franco. D’autres iront s’installer au Proche-Orient ou en Amérique latine. Leur savoir-faire en matière d’opérations de police et de torture trouvera largement preneur. Leurs réseaux d’affaires serviront les régimes en place. L’Argentine deviendra un pays d’accueil majeur et recevra plus de 5 000 anciens cadres nazis grâce à l’aide directe de Perón. Des documents déclassifiés par Javier Milei en 2025 montrent que la femme de Perón, la fameuse Evita, glorifiée dans une comédie musicale d’Andrew Lloyd Webber en 1978, aurait reçu 200 millions de dollars en or, une partie étant arrivée par U-Boot avant de lui être remise. Et voilà que, récemment, dans ce pays, une annonce immobilière remet au premier plan la problématique des œuvres d’art nazies volées.

Le vol

Jacques Goudstikker était un personnage clé du marché de l’art à Amsterdam avant le 10 mai 1940, date de l’invasion nazie en Hollande, le même jour que celle du Luxembourg. Sa spécialité : les maîtres anciens. Sa collection privée comptait plus de 1 400 œuvres. Goebbels et un banquier nazi allemand « achèteront » à vil prix les biens du marchand d’art. Il est étonnant de voir les efforts que les nazis firent pour conférer à leurs crimes une sorte de légalité brune. Les œuvres iront à Goebbels et la galerie au banquier Miedl, rouage essentiel dans la politique de vol et de monétisation d’œuvres d’art mise en place par Berlin. Il ne sera guère inquiété à la chute du régime nazi et poursuivra un business de l’art assez opaque, selon les experts. Au moins un, sinon deux, des tableaux volés à Goudstikker deviendront la propriété de Friedrich Kadgien, la main droite de Goebbels.

D’Amsterdam à Buenos Aires

Kadgien présidait les activités de récupération et de blanchiment de biens juifs ainsi que l’approvisionnement du Reich en matières stratégiques, sans oublier la gestion des travailleurs forcés. Responsable de l’acquisition de devises et de métaux précieux, il gérait, via des sociétés écrans en Suisse, les actions et titres financiers « confisqués ». Plaque tournante des activités économiques et financières du Reich, il se réfugiera en Argentine dès 1945, ce qui lui permettra de restructurer et de blanchir des comptes secrets du Reich auxquels sa fonction lui donnait accès. Selon les historiens, il aurait acheté en 1945 quelque 1 500 carats de diamants. Interrogé brièvement par les services américains en 1948, ceux-ci le décriront comme « un serpent de la plus basse espèce ». Il quittera ce pays hospitalier en 1949 pour réapparaître en 1951 à Rio de Janeiro où lui et ses associés, anciens hauts fonctionnaires du Reich, achèteront une hacienda de 85 000 hectares. On le retrouvera ensuite en Argentine en 1951, actif dans les affaires et le commerce d’armes via la filiale d’une de ses sociétés suisses. Sa fortune colossale aurait servi, entre autres, à financer les filières d’évasion de criminels de guerre notoires. Il décédera en 1978 comme homme d’affaires respecté et sera enterré au cimetière allemand de Buenos Aires.

La chasse n’est pas close

Et voilà que, récemment, dans ce pays, une annonce immobilière attire l’attention de journalistes hollandais enquêtant sur les héritages d’anciens nazis recherchés et, de fait, sur la problématique des œuvres volées. Sur les photos d’une propriété luxueuse mise en vente à La Plata par les filles héritières de Friedrich Kadgien, on distingue un tableau représentant une œuvre du peintre baroque Giuseppe Vitorge Ghis Landi, « Portrait d’une dame », œuvre inscrite au catalogue de Jacques Goudstikker.

La dernière semaine d’août, sur la base d’une demande d’Interpol, la police argentine effectue une descente dans cette propriété et, curieusement, le tableau a disparu, ne laissant que des traces au mur. Des documents et des armes non enregistrées seront saisis. Sur les photos, les journalistes distinguent une table basse avec un motif stylisé de svastika. Les héritiers de Goudstikker, après des années de procès compliqués, réussiront en 2006 à récupérer 202 œuvres sur plus d’un millier. Certaines ont été vendues pour financer les frais de justice. Même si le droit moral à réparation pour une injustice colossale est du côté des héritiers du marchand d’art, les arcanes tortueux du droit et la rapacité exempte de considérations éthiques de certains collectionneurs ou institutions étatiques ne rendent guère justice à ceux que la peste brune aura frappés.

Après l’arrestation de la fille de l’ancien SS et de son époux, le procureur argentin annonçait mercredi avoir récupéré le portrait de la comtesse Colleoni. L’avocat du couple aurait remis le tableau aux autorités judiciaires. Des perquisitions faites dans d’autres propriétés de la famille ont permis la saisie de tableaux et gravures suspectes, probablement de même origine.

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