Avec Lux, Rosalía signe l’un des albums les plus ambitieux de sa carrière : une œuvre spirituelle qui mêle flamenco, musique classique, pop et expérimentation. Portée par une quête intérieure et des références mystiques, la chanteuse espagnole explore la tension entre lumière et ténèbres dans une symphonie en quatre mouvements. Encensé par la critique, ce projet révèle une artiste en pleine transformation, déterminée à dépasser les codes de la pop contemporaine pour toucher au sacré.
Par Cadfael
Rosalía, une surdouée
Rosalía Vila Tobella, 33 ans, est née d’une mère catalane et d’un père originaire des Asturies, deux cultures fortes de l’aire ibérique. Très tôt, elle se passionne pour le flamenco, qui deviendra sa matrice artistique. Après une scolarité classique, elle rejoint le prestigieux « Taller de Músics » à Barcelone, où elle étudie pendant six ans et se distingue rapidement par son talent.
Ses résultats remarqués lui ouvrent ensuite les portes de l’ESMUC, l’École supérieure de musique de Catalogne. Cette institution très sélective n’admet que cinq à dix étudiants par an et ne désigne qu’un seul lauréat par promotion. L’année où Rosalía débute le chant flamenco, ils ne sont que cinq… et elle remporte le titre, confirmant son statut d’artiste exceptionnelle.
En parallèle de ses études, Rosalía chante lors de mariages, de petites scènes et collabore avec des figures majeures de la pop espagnole et du flamenco. La reconnaissance internationale arrive avec El mal querer, son deuxième album studio, enregistré à partir de 2017. Projet expérimental et conceptuel, il s’inspire de Flamenca, une nouvelle occitane anonyme du XIIIᵉ siècle retraçant une relation toxique.
Ce projet ambitieux manque pourtant de peu de la ruiner. Les sponsors, méfiants face à ce travail étudiant jugé risqué, refusent de s’engager, la forçant à travailler avec un matériel minimal : un simple ordinateur, un micro et une carte son. L’album est enregistré presque entièrement à Barcelone, dans l’appartement d’El Guincho, artiste inclassable mêlant flamenco, pop, musique urbaine et électronique expérimentale.
LUX
L’album Lux, publié au début de ce mois, a généré sur Spotify 42,1 millions d’écoutes durant les premières 24 heures. Toutes éditions confondues, Rosalía cumule aujourd’hui plus de 12 milliards de streams.
Doit-on voir dans Lux, « lumière » en latin, une allusion au texte de la Genèse, où l’on peut lire : « Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière et les ténèbres », passage immortalisé par l’une des fresques de Michel-Ange à la chapelle Sixtine ? L’œuvre de Rosalía serait-elle née de cette tension entre lumière et ténèbres, de cette interrogation sur le destin de l’homme, écartelé entre bien et mal ?
The Guardian qualifie l’album de « monumental ». Le quotidien britannique cite d’ailleurs un extrait d’un podcast américain où l’intervieweur demande à Rosalía si elle ne pense pas que Lux, inspiré notamment par la vie de différentes saintes, exige beaucoup de ses auditeurs. « Absolument », répond-elle, présentant Lux comme une réaction à la décharge de dopamine éphémère procurée par le défilement oisif des réseaux sociaux : un album qui demande de la concentration.
Au Vatican, le cardinal occupant l’équivalent du portefeuille de la Culture et de l’Éducation a salué la chanteuse et son exploration de la religion à travers l’album. « Si une créatrice comme Rosalía parle de spiritualité, cela signifie qu’elle perçoit un besoin profond, au sein de la culture contemporaine, d’une approche renouvelée de la spiritualité, de cultiver une vie intérieure. »
Une symphonie en quatre mouvements
Dans cette œuvre construite comme une symphonie en quatre mouvements, l’artiste est, selon Rollingstone.com, « à la recherche d’elle-même et de Dieu dans un monde chaotique ». L’auditeur attentif y découvrira des textes en quatorze langues différentes, « un challenge linguistique à 100 % humain, sans recours à l’IA ».
Musicalement, on peut y entendre des échos de Mozart, de Vivaldi et bien d’autres filiations musicales mobilisées dans un travail dont l’intellectualité tourne résolument le dos à la superficialité du monde profane pour s’orienter vers une quête du sacré. L’introduction, intitulée « Sexo, Violencias y Llantas » (sexe, violences et pneus) donne le ton : celui d’un cheminement ardu entre le monde physique et des aspirations divines.Le voyage conduit ensuite l’auditeur jusqu’à « Berghain », la pièce majeure, où Rolling Stone voit « un spectacle baroque avec un orgue tonitruant, un chœur dramatique, des chants d’opéra en allemand et des apparitions de Björk et Yves Tumor », le tout soutenu par la puissance du London Symphony Orchestra.Dans « Reliquia », Rosalía contemple tout ce qu’elle a laissé derrière elle : sa foi, sa joie, un ami.« Mais mon cœur ne m’a jamais appartenu / Je le donne toujours / Prenez un morceau de moi / Gardez-le pour quand je serai loin. » Le final est empreint de gravité : Rosalía imagine son propre cercueil, orné de magnolias. « Je viens des étoiles, mais aujourd’hui je retourne à la poussière pour les rejoindre. »
Impressionnant par son souffle, ce voyage entre Eros et Thanatos voit Rosalía croiser les grandes mystiques : sainte Rose de Lima, Anandamayi Ma, Hildegarde von Bingen, la soufie Rabia al-Adawiyya… Toutes des femmes hors du temps, exigeantes, car trouver la lumière se mérite.




