Le numérique est sous la dépendance directe ou indirecte des géants américains. L’Europe peine à construire une véritable souveraineté en la matière. Qwant constitue une première démarche très symbolique.
Le Petit Poucet et ses cousins
Qwant, le moteur de recherche français, a été fondé à Nice en 2011 et a réussi à demeurer européen. D’après les médias, il ambitionnerait de devenir le premier dispositif web de la souveraineté européenne, se présentant comme le seul en Europe à disposer de sa propre technologie de référencement, ce que certains experts nuancent. Selon « 01net.com », le site web français spécialisé dans les hautes technologies, Qwant « s’appuie en partie sur Staan / EUSP (pour European Search Perspective), un index de recherche européen développé en partenariat avec l’allemand Ecosia », lequel s’appuie lui même sur Microsoft Bing et Google pour la publicité. Les services de Bing, Google et autres se rémunèrent via l’appropriation et l’exploitation des données des utilisateurs, consentants ou non, une pratique renforcée par le développement des grands moteurs d’intelligence artificielle. À l’opposé, les acteurs européens revendiquent un service respectueux de la vie privée et parfaitement transparent. Ils refusent de créer un profil utilisateur destiné au ciblage publicitaire et ne stockeraient aucune donnée personnelle à des fins commerciales. Ainsi, le moteur de recherche Swisscows est 100 % indépendant, tout comme le britannique Mojeek qui, en 2025, a franchi le cap des 9 milliards de pages indexées, ce qui en fait l’un des rares acteurs à disposer d’un index de cette taille sans dépendre des géants américains. 01net.com précise toutefois « qu’une interrogation peut naturellement se poser concernant le respect de la vie privée et les capacités de surveillance numérique des autorités britanniques ». Depuis le 4 juin, Qwant est devenu le seul moteur de recherche par défaut du Parlement européen et remplace Google Search auprès des 8 400 employés, dont 720 députés et quelque 2 000 assistants parlementaires. Ceux-ci demeurent toutefois libres d’utiliser d’autres moteurs de recherche, potentiellement plus performants.
Google et ses trois comparses
Les Européens se trouvent à des années-lumière de la planète Google et de sa holding, Alphabet, qui comptait en 2025 quelque 191 000 employés à temps plein, soit plus de 7 % de plus que l’année précédente. Cette puissance se traduit aussi dans les chiffres : près de 400 milliards de dollars de revenus et une croissance de plus de 18 % au premier trimestre 2026.
L’activité du groupe s’étend aujourd’hui à de nombreux domaines de la vie civile et militaire, tant au niveau national qu’international. Google n’est d’ailleurs pas seul. Amazon, Microsoft et Apple ont eux aussi atteint une puissance économique colossale. Ensemble, ces géants génèrent près de 1 860 milliards de dollars de chiffre d’affaires par an et constituent des acteurs majeurs d’un système économique dont l’influence dépasse largement le secteur technologique.
L’empire de Google repose principalement sur la publicité ciblée et la collecte de données personnelles. Certains parlent même de « vol » de données privées, tant les utilisateurs ignorent souvent ce qu’elles deviennent une fois recueillies par le groupe. En 2025, 77,8 % du chiffre d’affaires de Google provenait de la publicité diffusée sur ses plateformes et sur YouTube.
De son côté, l’Union européenne enquête sur l’utilisation de contenus en ligne ainsi que sur les données produites par les éditeurs et les créateurs. L’objectif est de déterminer dans quelle mesure ces contenus servent à alimenter des systèmes d’intelligence artificielle sans que leurs auteurs ou détenteurs de droits ne soient rémunérés. Une question qui soulève de plus en plus d’interrogations à mesure que l’IA gagne du terrain.
Polytechnique se révolte
Dans ce contexte, l’École polytechnique française vient de refuser de migrer ses données vers Microsoft 365. Comme l’explique usine-digitale.fr : « Adopter Microsoft 365, c’est en effet accepter que les données hébergées tombent sous le coup du Cloud Act et du Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA), permettant l’accès aux services américains et le vol potentiel de données. »
Récemment, la Datenschutzbehörde autrichienne, l’équivalent de la CNIL française, a statué dans le même sens en constatant « un pistage illicite des étudiants et l’exploitation commerciale de leurs données sans consentement valable ».
Mieux encore, Washington vient de sanctionner Anthropic, considérée par de nombreux experts comme le nec plus ultra en matière d’intelligence artificielle. La société aurait refusé de donner un blanc-seing au Pentagone pour l’utilisation de ses technologies dans des systèmes d’armes totalement autonomes ainsi que dans des dispositifs de contrôle des masses. En réaction, le ministre de la Défense de Trump a classé Anthropic comme un risque de sécurité, interdisant aux agences fédérales d’utiliser ses produits.
Selon la BBC, cette décision s’étendrait également à toutes les entreprises commerciales travaillant avec des agences fédérales américaines, qui ne pourraient plus entretenir la moindre activité avec Anthropic. Une situation paradoxale pour l’unique société d’IA jusqu’alors autorisée à intervenir sur des projets classifiés secret-défense.
C’est précisément ce type de vulnérabilité stratégique, où le droit est utilisé comme une arme politique, qui devrait pousser les Européens à sortir rapidement de leur zone de confort.
On soulignera également que, fin mai, le pape, un Américain, a publié sa première encyclique, une lettre adressée aux fidèles « sur la sauvegarde de la personne humaine à l’heure de l’intelligence artificielle ». Il était accompagné d’un des dirigeants d’Anthropic. On y lit la volonté de « désarmer l’intelligence artificielle » et de ne pas laisser ce pouvoir technologique entre les mains de quelques-uns. Il aurait également qualifié le concept de « guerre juste », cher à Trump, de « récit simpliste ».
En attendant, il semblerait que le Pentagone continue d’utiliser les technologies d’Anthropic dans la tragi-comédie iranienne.
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