Chaque année, environ 500 femmes au Luxembourg entendent ce diagnostic redouté : cancer du sein. Derrière ce chiffre se dessinent des vies bouleversées, mais aussi des parcours de résilience, portés par les avancées médicales et l’accompagnement de plus en plus global des patientes. À l’occasion d’Octobre Rose, la Dr Caroline Duhem, médecin-chef du service de Cancérologie au CHL, rappelle l’importance du dépistage, fait le point sur les nouvelles approches thérapeutiques et livre un message d’espoir aux femmes concernées.
Rédaction : Alina Golovkova
Une hausse préoccupante chez les femmes de moins de 40 ans
Le cancer du sein est le cancer le plus fréquent chez la femme. En Europe, il représente près d’un quart des nouveaux cas de cancer féminins, selon l’Organisation mondiale de la santé. Au Luxembourg, il demeure le cancer le plus diagnostiqué chez les femmes. L’âge moyen au moment du diagnostic est de 62-63 ans, mais la maladie peut aussi toucher des femmes beaucoup plus jeunes.
« Ce qui est un peu plus inquiétant, c’est que chez les femmes de moins de 40 ans, on observe une augmentation de l’incidence », souligne la Dr Caroline Duhem. « Ces cancers sont souvent plus difficiles à soigner et à guérir. On ne connaît pas encore très bien les causes, mais c’est un fait épidémiologique confirmé par les données internationales. »
Les facteurs de risque sont de trois types. Les non modifiables : âge, sexe, antécédents familiaux ou prédispositions génétiques. Les reproductifs : puberté précoce, ménopause tardive, absence de grossesse ou d’allaitement prolongé, qui allongent la durée d’exposition aux hormones. Enfin, les modifiables, sur lesquels on peut agir : surpoids après la ménopause, excès d’alcool, sédentarité.
Certaines croyances ont la vie dure. Les déodorants à base de sels d’aluminium, la caféine ou les diodes n’ont jamais été démontrés comme facteurs de risque. « Ce sont des fake news », tranche la spécialiste. En revanche, l’activité physique régulière et le maintien d’un poids santé après la ménopause sont des mesures réellement protectrices.
Dépistage : une chance pour toutes
Le dépistage organisé existe au Luxembourg depuis 1992. Toutes les femmes âgées de 45 à 74 ans reçoivent automatiquement une invitation pour une mammographie gratuite tous les deux ans. « Le critère, c’est uniquement l’âge », explique la Dr Duhem. « L’accès est facile dans le cadre du programme, avec des plages réservées dans les hôpitaux. »
Pour les femmes à risque élevé, le suivi débute plus tôt. Si une mère ou une sœur a eu un cancer, la mammographie peut commencer dix ans avant l’âge du diagnostic familial. Chez les femmes porteuses d’anomalies sur les gènes BRCA1 ou BRCA2 – des gènes impliqués dans la réparation de l’ADN – une surveillance par IRM peut s’envisager dès 25-30 ans.
Depuis 2024, les hôpitaux luxembourgeois disposent de mammographes 3D associés à l’intelligence artificielle, qui améliorent la détection, même chez les femmes jeunes aux seins denses.
Le message est clair : se faire dépister reste essentiel. « Beaucoup de femmes disent : pourquoi moi, je n’ai aucun facteur de risque », constate la Dr Duhem. Avant d’ajouter : « Il faut savoir qu’au moins 50 % des patientes n’ont effectivement aucun facteur identifié. Se faire suivre n’est donc pas réservé à quelques-unes, c’est une chance offerte à toutes. »
Des traitements toujours plus ciblés
La chirurgie demeure la base du traitement, mais les approches se sont transformées. « On parle aujourd’hui de désescalade : on opère de manière moins agressive, en essayant de préserver le sein », détaille la Dr Duhem. « Même pour des tumeurs volumineuses, on associe parfois une chimiothérapie ou une immunothérapie avant l’opération afin de rendre possible une chirurgie conservatrice. »
La chimiothérapie n’est plus systématique. Grâce à des tests génomiques réalisés sur la tumeur – qui analysent ses caractéristiques biologiques – les médecins peuvent déterminer si une patiente peut en toute sécurité éviter ce traitement lourd.
L’arsenal thérapeutique inclut :
- L’hormonothérapie, efficace si la tumeur exprime des récepteurs hormonaux.
- Les thérapies ciblées, dirigées contre des anomalies précises des cellules cancéreuses.
- L’immunothérapie, utilisée pour certains cancers agressifs.
« Toute la recherche des dix dernières années va dans le sens de traitements plus personnalisés et moins agressifs », souligne la Dr Duhem.
Soigner le corps, mais aussi la vie
Recevoir un diagnostic de cancer du sein est un choc. « Au CHL, nous proposons très vite un contact avec une psychologue, pas forcément dès le premier jour mais rapidement, pour que la patiente puisse absorber l’information », explique la Dr Duhem.
Les associations jouent un rôle majeur : Europa Donna, Fondation Cancer, Think Pink, ou encore l’ALGSO (Association luxembourgeoise des groupes sportifs oncologiques), qui propose des programmes de sport encadrés par des kinésithérapeutes. La Fondation Cancer met aussi en place une aide à domicile pour les femmes avec de jeunes enfants, afin de les soutenir dans cette période éprouvante. « L’offre existe, mais le plus difficile est parfois pour les patientes de faire la démarche. C’est pourquoi intégrer ces soutiens directement à l’hôpital reste idéal », note la médecin.
La maladie bouleverse aussi la féminité et la vie intime : cicatrices, perte des cheveux, sécheresse vaginale, baisse de libido… « C’est presque systématique, et il faut l’aborder de manière proactive. Les femmes n’osent pas toujours en parler, mais il existe des solutions. Et surtout, ces effets ne sont pas définitifs », rassure la Dr Duhem.
Le retour à la vie professionnelle est un autre défi. Les femmes rencontrent souvent des obstacles administratifs et sociaux, notamment les indépendantes, moins bien protégées. Le fameux « chemo brain », ce brouillard mental qui affecte mémoire et concentration, complique aussi la reprise d’une vie active. « Vivre comme avant est un mythe, mais ce n’est pas forcément pire », souligne la spécialiste. « Beaucoup profitent de cette épreuve pour réorganiser leur vie, parfois de façon positive. »
Plus de 85 % des patientes survivent : l’espoir est bien réel
En Europe, plus de 85 % des patientes sont en vie cinq ans après le diagnostic, d’après l’OMS. « C’est une maladie fréquente, mais aussi beaucoup plus curable qu’avant », insiste la Dr Duhem. « Au Luxembourg, la qualité de prise en charge est reconnue au niveau international. Les femmes peuvent avoir confiance dans nos structures. »
Son dernier conseil ? Ne pas culpabiliser. « Beaucoup de femmes développent un cancer du sein malgré un mode de vie irréprochable. L’essentiel n’est pas de se reprocher ce qu’on aurait dû faire, mais d’aller de l’avant. »
Cette interview a été publiée initialement dans le Femmes Magazine d’octobre 2025, numéro 270.





