Il y a des destinations qui vous attirent sans que vous ne sachiez vraiment pourquoi. Madère en faisait partie. On m’en avait parlé comme d’un paradis pour les randonneurs, un terrain de jeu pour les âmes curieuses. Il ne m’en fallait pas plus. Madère se mérite, parfois au prix d’efforts, de sentiers glissants ou de dénivelés exigeants, mais elle récompense toujours avec des panoramas à couper le souffle, des décors dignes d’un autre monde. Laissez-moi vous partager mon aventure.
Rédaction : Kevin Martin
Funchal : première escale, premiers repères
Le voyage a commencé en douceur. Arrivée en fin d’après-midi, façades colorées baignées de lumière, et cet air chargé de parfums d’ailleurs qui fait instantanément décrocher. Funchal, notre camp de base, point de départ idéal pour explorer l’île, mais aussi première immersion, riche en contrastes et en découvertes. La capitale se découvre lentement, à pied, au fil des ruelles pavées du vieux centre. Azulejos, balcons fleuris, boutiques artisanales : tout invite à flâner. Pause café, bolo de mel encore tiède, et déjà l’impression de se caler sur le rythme de l’île.
Impossible de passer à côté du Mercado dos Lavradores. Certes touristique, mais toujours vivant, coloré, vibrant. Fruits inconnus, senteurs puissantes, échanges simples, sincères. À la nuit tombée, Funchal change d’ambiance. Plus animée sans perdre sa douceur. Terrasses remplies, rires qui s’élèvent, musique qui glisse dans les ruelles. C’est souvent autour d’un verre de poncha, ce cocktail local à base de rhum, miel et citron, que la soirée commence. Avec modération, mais surtout avec plaisir.
Levadas : là où l’île se dévoile vraiment
Randonner à Madère, ce n’est pas une simple balade digestive. Certaines montées semblent interminables et on se demande parfois si on n’a pas raté un embranchement. Mais c’est dans ces efforts, parfois râleurs, souvent joyeux, que l’île commence à se révéler. Les fameuses levadas, anciens canaux d’irrigation transformés en sentiers de randonnée forment un réseau impressionnant, avec des centaines de kilomètres pour tous niveaux. Jungle, crêtes, forêts humides, tunnels sombres : il y en a pour tous les goûts et toutes les humeurs.
À chaque tournant, la nature impose le respect, enveloppe et émerveille.
La Levada des 25 Fontes reste un de mes plus beaux souvenirs. Sous une canopée dense, le sol tapissé de mousse, l’eau qui accompagne chaque pas. Et cette cascade au bout, comme un secret bien gardé. Mon conseil : partez à l’aube. Calme, lumière rasante, absence de foule… c’est là que la magie opère.
La Levada do Caldeirão Verde donne aussi l’impression d’être avalé par l’île. On longe des falaises, traverse des tunnels étroits (frontale chargée recommandée !), passe sous des chutes d’eau, progresse dans une végétation luxuriante. C’est glissant, encaissé, parfois vertigineux. Mais à chaque tournant, la nature impose le respect, enveloppe et émerveille.
Porto Moniz : entre montagne et océan
Après toutes ces heures à grimper, marcher et se perdre dans les forêts, il était temps de souffler. Direction Porto Moniz, au nord-ouest de l’île. Une petite ville paisible, nichée entre montagnes abruptes et Atlantique déchaîné. Ce coin recèle un trésor : ses piscines naturelles, creusées dans la roche et remplies par les vagues. Un spectacle fascinant et l’endroit parfait pour se rafraîchir, pieds dans l’eau salée, regard tourné vers l’horizon.
À Madère, rien ne se donne, tout se gagne. Chaque point de vue se mérite, chaque cascade se défend, chaque sommet se conquiert.
Un conseil : évitez le bassin principal, trop aménagé, presque trop parfait. À quelques mètres seulement, en s’éloignant des touristes, la Piscina Natural do Aquário offre une expérience plus brute et authentique. Pas de transat, pas de béton. Juste la roche noire chauffée par le soleil, l’écume blanche, et cette sensation rare d’être face à l’océan en toute simplicité.
Quelques kilomètres plus loin, Seixal et sa plage de sable noir, encadrée de falaises, offrent un décor impressionnant. L’eau y est souvent vive, la lumière changeante, l’atmosphère presque irréelle. On s’y sent minuscule face à la nature, et ça fait du bien. Flâner dans les ruelles étroites permet de trouver un petit restaurant pour une pause 100 % locale. Il suffit de se laisser guider par son instinct et l’odeur du poisson grillé pour tomber sur sa prochaine adresse coup de cœur.
Pico do Arieiro : là-haut, le souffle coupé
Au sommet du Pico do Arieiro, tout a basculé. Jusqu’ici, Madère m’avait déjà émerveillé mille fois. Mais là, c’était autre chose.
Départ avant l’aube, à la lueur des frontales, froid piquant dès les premiers pas. Très vite, le sentier s’élève, sinueux, raide, usant. Des escaliers taillés dans la pierre, parfois interminables, nous obligent à ralentir. Le vent se lève, rugit par rafales. La bruine fouette le visage. On avance tête baissée, chaque pas demande un effort, chaque replat est un répit. C’est long. C’est beau. C’est dur. Mais on sent qu’on vit quelque chose d’unique.
Puis, quand le soleil se lève, on réalise soudain que nous sommes au-dessus des nuages. Un spectacle saisissant : une mer blanche à perte de vue, baignée dans une lumière dorée. Un lever de soleil ici, ça n’a pas de prix. Une impression d’immensité rare, comme si le monde s’ouvrait juste pour nous. Ce moment-là… C’est le sommet dans tous les sens du terme. Celui de la randonnée, du voyage, peut-être même de l’année. Tout ce qu’on a traversé pour y arriver fait soudain sens. On reste là, transis mais bouleversés, à regarder le jour naître dans un silence total.
C’est ça, Madère. Rien ne se donne, tout se gagne. Chaque point de vue se mérite, chaque cascade se défend, chaque sommet se conquiert. Il faut marcher, grimper, s’accrocher parfois. Mais au bout du chemin, il y a toujours une récompense. Quelque chose qui vous prend au ventre, vous fait lever les yeux, vous rappelle que le monde est vaste et qu’on a bien fait de venir.
Article initialement publié dans le Femmes Magazine n°269 de septembre 2025.



