Alors que les vitrines du pays s’illuminent et que les rues s’habillent d’une douceur presque théâtrale, décembre rappelle aussi que derrière la féerie des fêtes se joue un autre récit. Un récit où la solidarité, loin des slogans, prend la forme de gestes discrets mais déterminants. Trois initiatives – la Stëmm vun der Strooss, Voices International et l’American Women’s Club of Luxembourg avec son programme Gifts for Kids – incarnent cette générosité profonde, presque instinctive, qui traverse le Luxembourg dès que la lumière baisse. Portrait croisé d’un pays qui, parfois, murmure sa fraternité plutôt que de l’exposer.
Rédaction : Alina Golovkova / Photo ci-dessus : Stëmm Vun Der Strooss
La fête de Noël de la Stëmm : une célébration qui compte
À quelques jours des festivités, l’atmosphère du hall Victor Hugo ressemble à celle d’un théâtre en préparation. Les guirlandes attendent leur dernière retouche, les nappes immaculées adoucissent les tables alignées, et dans l’air flotte déjà ce mélange d’impatience, de café chaud et d’espoir discret qui précède les grands moments. Ici, le 18 décembre, plus de 650 personnes partageront un repas de fête, offert par la Stëmm vun der Strooss. Beaucoup arriveront seuls, certains épuisés, d’autres silencieux, et tous trouveront un endroit où s’asseoir sans explication à fournir. Alexandra Oxacelay, directrice, résume l’esprit de ce rendez-vous avec une simplicité désarmante : « Cette fête est essentielle. C’est un jour où l’on veut que chacun se sente accueilli. On veut recréer une chaleur qui n’est pas toujours présente dans leur vie, mais qui devrait l’être. Pour certains, c’est la seule célébration de l’année. »
La Stëmm n’est pas seulement une structure d’aide ; c’est un refuge pour des trajectoires que la société préfère parfois contourner. Les restaurants sociaux accueillent chaque jour une mosaïque d’histoires difficiles : dépendances, errance, isolement, santé mentale fragilisée, parcours migratoires heurtés, ruptures familiales ou professionnelles. Les chiffres disent l’ampleur de l’effort : 243 619 repas servis en 2024, 259 tonnes de denrées alimentaires redistribuées, près de 15 000 personnes différentes accompagnées. Alexandra rappelle souvent que « les gens pensent qu’il y a “eux” et “nous”, mais c’est faux. La frontière est très mince. Beaucoup de gens ne réalisent pas à quel point la vie peut basculer vite : une maladie, un divorce, une perte d’emploi. Nos bénéficiaires sont des personnes ordinaires qui ont vécu des choses difficiles. »
Ce qui frappe dans le travail de la Stëmm, c’est la cohérence de tout un écosystème. L’atelier Caddy recycle plus de 15 tonnes de denrées chaque mois, offrant 250 sandwichs par jour, des jus frais et des plats préparés. L’atelier Schweessdrëps lave les uniformes de 329 équipes sportives chaque semaine, rendant à des hommes et des femmes fragilisés une responsabilité, un rythme, une utilité. À Schoenfels, le centre post-thérapeutique offre un sas pour reconstruire une vie après une cure. Alexandra le dit sans détour : « La réinsertion est un travail de longue haleine. Rien n’est automatique. Mais une petite étape peut devenir un point d’ancrage. »
Dans ce paysage d’efforts constants, la fête de fin d’année agit comme un révélateur. Alexandra raconte l’histoire d’une femme âgée venue la remercier après une précédente célébration : « Elle m’a dit : “C’est le plus beau Noël que j’ai passé.” Elle était toujours seule. Ce jour-là, elle avait trouvé un endroit où exister. » Cette phrase, Alexandra l’emporte comme une preuve et une raison de continuer. Car les besoins augmentent : vêtements chauds, sacs de couchage thermiques, produits d’hygiène, chaussures pour hommes. Et, plus que jamais, des dons financiers. « La solidarité existe au Luxembourg, mais elle doit continuer à bouger. On ne peut pas laisser les choses s’effriter. »
Voices International : un chœur comme un monde, un monde comme un chœur
Dans une salle de répétition où se mélangent accents, histoires et trajectoires venues des quatre coins du monde, Voices International prépare sa saison de Noël. Plus qu’un chœur, c’est une communauté : plus de cent chanteurs, quarante nationalités, des voix qui ne se seraient peut-être jamais croisées sans ce lieu de rencontre unique. « On vient pour la musique, on reste pour la communauté », résume Vera Josten, la présidente, avec un sourire qui dit tout. Ici, on chante pour être ensemble autant que pour se produire sur scène.
Cette ouverture est au cœur de l’identité du chœur. Pas d’auditions éliminatoires : chacun est accueilli, accompagné, encouragé. Certains membres n’ont jamais chanté dans un ensemble, d’autres ont un parcours musical solide. Mais tous trouvent leur place dans ce groupe où l’exigence artistique ne se déploie jamais au détriment de l’humain. « Ce qui nous unit, c’est l’envie de partager quelque chose de plus grand que soi », confie Vera.
Cette année encore, Voices International présentera deux œuvres spécialement intégrées à son programme de décembre : The Want of Peace, une création commandée au compositeur Jago Thornton d’après un poème de Wendell Berry, et Bracia, patrzcie jeno, pièce du compositeur polonais Teofil Klonowski arrangée pour le chœur par Michal Waligora. Deux écritures, deux sensibilités, un même désir : offrir un moment suspendu au cœur de l’hiver, où la musique devient refuge, respiration et langage commun.

Comme chaque décembre, le chœur partira à la rencontre du public dans plusieurs églises emblématiques du pays. Bonnevoie, Echternach, Limpertsberg et Bettembourg accueilleront tour à tour cette célébration chorale hivernale, portée par l’acoustique généreuse de ces lieux qui magnifie les voix. Les concerts restent gratuits et ouverts à tous, et une collecte est proposée à la fin de chaque représentation – un geste simple, mais déterminant pour soutenir les causes choisies.
Au-delà des harmonies, Voices International porte un engagement clair : l’intégralité des dons est reversée à des associations caritatives. Pour 2025, le chœur a choisi de soutenir l’Association Luxembourgeoise du Syndrome de Rett ainsi qu’Excellence for Integration and Development, un programme qui œuvre pour l’intégration des réfugiés et des nouveaux arrivants.
À l’approche des concerts, Vera confie que « la musique nous rapproche, même quand on ne parle pas la même langue ». Et c’est peut-être là la force profonde de Voices International : prouver que la diversité n’est pas un concept, mais une pratique vivante, construite patiemment, note après note, jusqu’à former un chœur au sens le plus plein du terme.
Gifts for Kids : dans le secret des foyers, une étincelle pour la Saint-Nicolas
Dans un autre coin du Luxembourg, une autre forme de solidarité se prépare : celle du programme Gifts for Kids, porté par l’American Women’s Club of Luxembourg (AWCL). Depuis 1996, l’objectif reste le même : offrir à chaque enfant vivant en foyer le cadeau qu’il a souhaité pour la Saint-Nicolas. Pas un simple jouet choisi au hasard, mais celui qu’il a lui-même imaginé. « Chaque enfant écrit un vœu, explique Liz Dardar Bryant, directrice de la communication de l’AWCL, et ce vœu devient une étiquette suspendue à nos “Giving Trees”. Des donateurs choisissent une étiquette, font un don, et nous nous occupons du reste. C’est simple, mais le résultat est immense. »
Derrière cette simplicité apparente se cache une chaîne bénévole parfaitement coordonnée. Le choix des cadeaux, l’emballage, les livraisons, tout est préparé avec une attention minutieuse. « Cent pour cent des dons vont aux enfants », insiste Liz. « Aucun frais de fonctionnement n’est prélevé. C’est notre promesse depuis presque trente ans. » Pour Corinne Koenig, présidente de l’AWCL, ce geste dépasse largement le cadre matériel : « Ce n’est pas seulement offrir un jouet. C’est dire à un enfant : tu es vu, tu comptes, quelqu’un a pensé à toi. » Dans certaines structures, l’ouverture du cadeau devient un moment rare, un instant suspendu où un enfant, souvent marqué par un parcours difficile, découvre qu’un souhait personnel a été entendu.
Si Gifts for Kids touche autant, c’est aussi parce que ses bénévoles travaillent en lien étroit avec les éducateurs des foyers. Ils savent que derrière chaque étiquette se cache une histoire particulière, faite de ruptures, d’espoirs fragiles et parfois d’une grande maturité. Certains enfants demandent un jouet très précis, d’autres un livre, parfois même un vêtement pour un frère ou une sœur. « Parfois, un enfant formule un vœu qui en dit plus long que n’importe quel entretien, confie Liz. On sent une immense pudeur. On comprend que ce cadeau peut représenter bien plus qu’un simple objet : une forme de normalité, une respiration, une preuve d’attention. » C’est aussi cette dimension émotionnelle, presque intime, qui motive chaque bénévole à rester jusqu’à tard le soir pour emballer les derniers paquets, vérifier que chaque ruban est bien fixé, que chaque nom est correctement orthographié.
Avec l’augmentation du nombre d’enfants placés et la pression économique qui fragilise les structures sociales, les besoins grandissent chaque année. Pourtant, l’élan qui porte Gifts for Kids demeure intact : discret, efficace, profondément humain. Et si la Saint-Nicolas est, pour beaucoup, une tradition parmi d’autres, elle devient ici un point d’ancrage, un repère pour des enfants qui, parfois, ont dû grandir trop vite.
La vraie lumière des festivités
Quand on traverse le Luxembourg en décembre, on ne voit pas seulement les lumières des vitrines et les marchés animés : on découvre aussi un pays capable de se mobiliser pour que personne ne soit laissé de côté. La Stëmm, Voices International et l’AWCL rappellent, chacune à leur manière, que la générosité ne se mesure pas seulement en dons, mais en dignité restaurée, en liens recréés, en attention portée aux plus fragiles.
Ces initiatives dessinent un autre visage du pays : celui d’une communauté qui choisit de se pencher vers l’autre. Et chacun peut, à son échelle, contribuer à écrire ces petites lumières de décembre.
COMMENT AIDER ?
Concerts gratuits de Voices International – The Want of Peace
Samedi 6.12 – 19h30 — Église de Bonnevoie
Dimanche 7.12 – 15h00 — Basilique d’Echternach
Samedi 13.12 – 19h30 — Église de Limpertsberg
Dimanche 14.12 – 17h00 — Église de Bettembourg
Soutenir la Stëmm vun der Strooss
IBAN : LU63 0019 2100 0888 3000 — BCEE
Communication : Don Stëmm vun der Strooss
Offrir un cadeau à un enfant via Gifts for Kids – AWCL
IBAN : LU38 0019 5655 8703 6000 — BCEE
Communication : Gifts for Kids
Article initialement publié dans le Femmes Magazine du mois de décembre 2025 n°272.



