Saint Nicolas, avant de faire rêver les jeunes enfants européens, a connu une histoire mouvementée. Sa réputation de faiseur de miracles lui a valu le statut de patron des enfants. Le 6 décembre, il leur rend visite et distribue des cadeaux, mais seulement à ceux qui ont été sages.

Par Cadfael

L’Âne, le Saint et le Père Fouettard

« L’âne est un animal supérieurement intelligent et d’une patience infinie, qui accompagne l’homme dans ses nomadisations depuis des siècles (…) L’âne ne fait que ce dont il a envie », peut-on lire sur un site suisse dédié à cet animal. Mais selon les symbolistes, il cacherait un côté plus sombre. Le Dictionnaire des symboles en fait « presque universellement l’emblème de l’obscurité, voire des tendances sataniques. (…) En Égypte, l’âne rouge est l’une des entités les plus dangereuses que rencontre l’âme dans son voyage post-mortem ».

Selon Guénon, la fête médiévale de l’âne se caractérise par « un luciférianisme de carnaval, où l’âne satanique est substitué à l’ânesse de la connaissance. (…) L’âne, comme Satan, comme la Bête, signifie le sexe, la libido, l’élément instinctif de l’homme ». Remarquons que cette interprétation ne s’applique qu’au mâle : les femelles, comme souvent, sont réputées pures, à l’image du récit de Jésus entrant dans Jérusalem monté sur une ânesse.

Quant à Saint Nicolas, selon les chroniques, il voyageait humblement sur un âne : l’esprit dominant la matière.

Le Saint

Le petit Nicolas, futur saint, est né en Lycie (l’actuelle Turquie) autour de l’an 270, dans une riche famille chrétienne. Selon ses chroniqueurs, il était dès le berceau destiné à la sainteté. Nourrisson, il aurait été baptisé en se tenant debout tout seul. Dommage pour la légende : à cette époque, on ne baptisait que les adultes.

Une chronique de 1646, rédigée par un jésuite espagnol, le décrit comme « prenant tous les jours la mamelle de la nourrice, comme les autres enfants. Le mercredi et le vendredi (jours prescrits par l’Église pour jeûner), il ne la prenait qu’une fois, vers le soir, sans qu’il fût possible de lui faire avaler autre chose ». On le voit : la voie de la sainteté commence très tôt.

Afin que les prédictions se réalisent, il sera nommé évêque très jeune. Les miracles s’enchaînent alors, comme celui durant lequel il sauve des marins des flots, devenant ainsi leur saint patron. Une autre légende le montre délivrant des enfants du couteau d’un boucher qui voulait en faire des salaisons : c’est ce qui en fera le protecteur des enfants.

Il connaîtra la prison et la torture, mais continuera d’accomplir des miracles. Vers la fin de sa vie, devenu intolérant, il prêchera la persécution des non-chrétiens et la destruction des temples « païens », dont celui d’Artémis de Myre, considéré aujourd’hui par les archéologues comme l’un des plus beaux de l’Antiquité.

Des reliques précieuses

Les restes mortels d’un saint aussi polyvalent et actif exhalaient, dit-on, un baume parfumé connu dans toute l’Europe du Moyen Âge. Dans un contexte où le lucratif commerce des reliques battait son plein, cela ne pouvait qu’attiser les convoitises.

En 1087, prétextant vouloir les mettre à l’abri des incursions guerrières des « infidèles » turcs, de riches marchands de Bari financèrent une expédition maritime pour enlever les reliques de Saint Nicolas dans l’église de Myre, sous le nez des Vénitiens qui nourrissaient la même ambition. Rapatriées dans leur ville, elles attirèrent rapidement de nombreux pèlerinages. Lors de la première croisade (1095-1099), une partie aurait également été emportée par les Vénitiens ; elle est désormais conservée dans l’église San Nicolò al Lido.

« Dans les périodes qui suivirent, avec ou sans l’accord des papes, des émissaires repartirent avec des morceaux d’os du Saint. Ici un doigt, là d’autres fragments : à Saint-Nicolas-de-Port (Lorraine), une phalange — chipée sous le nez des Italiens — ; à Fribourg (Suisse), quelques fragments ; à Croix-lez-Rouveroy (Belgique) et ailleurs, d’autres reliques encore. »

En 1950, un historien italien affirma que les marins de Bari se seraient trompés de corps, les habitants de Myre ayant mis leur saint à l’abri. Plus récemment, des archéologues turcs ont découvert dans les ruines de la ville un sarcophage susceptible d’être celui du Saint. Quoi qu’il en soit, les reliques d’un saint aussi célèbre promettent un retour sur investissement conséquent : elles attirent toujours une foule de pèlerins. Aujourd’hui encore, les orthodoxes grecs et russes constituent une part non négligeable des visiteurs de Bari.

Le père fouettard

Le « méchant » qui accompagne le Saint est une figure récurrente dans le paysage européen. En Alsace, c’est Hans Trapp ; en Allemagne, Knecht Ruprecht ; au Luxembourg, le Houseker qui, avec son collègue autrichien le Krampus, arbore un noir sale symbolisant le fait qu’il ne se lave jamais, comme les enfants indisciplinés. Il distribue des coups de verge à ceux qui le méritent et, plus rarement, quelques friandises aux autres.

Des mouvements ultra-laïcards, voyant dans Saint Nicolas une remise en cause rampante de la laïcité en France et ailleurs, ont orchestré des campagnes de dénonciation contre les pères fouettards en raison de leur visage noirci. Ils considéraient ce grimage comme un relent colonialiste d’extrême droite.

À voir les yeux émerveillés des enfants, ces débats semblent toutefois bien loin de leurs préoccupations. Saint Nicolas reste une figure profondément enracinée dans l’histoire européenne, même si le marketing de sa version américanisée a donné naissance à un Santa Claus au kitsch assumé.

Pour les grands enfants, Jacques Dutronc offrait en 1992 une autre piste de réflexion dans La fille du Père Noël, où il constatait : « C’était la fille du Père Noël, J’étais le fils du Père Fouettard. »

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