Elle parle sans colère, sans emphase, et avec une précision qui désarme. Dans son livre Et la joie de vivre et dans cet entretien, Gisèle Pelicot revient sur le procès, sur le refus du huis clos et sur sa nouvelle vie. À 73 ans, elle oppose à la violence une ligne de conduite simple et tenace : ne pas céder à la honte, ne pas effacer le passé, et continuer à vivre.

Rédaction : Nidal Taibi

Ce qui frappe directement quand on lit votre livre, c’est l’affection avec laquelle vous parlez de M. Pelicot, malgré l’horreur de ce que vous avez vécu…

J’évoque dans mon livre les moments heureux de mon passé avec affection. C’est ma manière de fonctionner. Les actes sont monstrueux, oui. Mais M. Pelicot reste un être humain. Personne n’aurait imaginé qu’il puisse faire cela. C’est terrifiant. Au cours de notre vie commune, j’ai toujours cru en lui. Malgré les difficultés, je l’ai soutenu. Quand je me suis mariée, c’était pour le meilleur et pour le pire. C’est cette vie commune, cette vie de couple dans laquelle beaucoup de gens de ma généra- tion peuvent se reconnaître, que je tenais aussi à raconter. Dans les années 1970, on ne cherchait pas à partir au moindre pro- blème. J’ai toujours travaillé, j’ai fait des pauses pour mes enfants. Avec le temps,

j’ai évolué, lui aussi. Mais il arrive qu’au sein d’un couple, l’un avance tandis que l’autre recule. Je lui ai toujours accordé de l’importance. Ce qui était à moi était à lui.

La première fois qu’on a essayé de vous montrer les vidéos, elles vous étaient insupportables. Vous n’avez pas voulu les voir. Pourtant, ensuite, vous avez refusé le huis clos. Comment passe-t-on d’une telle sidération à une telle décision ?

Parce que ce n’était pas à moi d’avoir honte. Quand on est victime, on se demande toujours : qu’ai-je fait pour méri- ter cela ? On se sent seule. Et je me suis dit que cela devait s’arrêter. Si moi, à 73 ans, je ne le faisais pas, qui le ferait ? Je suis une victime d’un genre particulier : ce sont les policiers qui m’ont convoquée au commis- sariat pour m’apprendre les centaines de viols dont j’avais été victime et qui m’ont transmis les preuves. Mais combien de femmes n’ont rien, si ce n’est leur parole ? Combien savent qu’elles ont été violées sous soumission chimique, sans preuve matérielle ? Je me suis dit : il faut que je le fasse pour elles. Au départ, je ne mesurais pas ce que j’allais vivre. J’ai appelé mes avo- cats. Ils m’ont demandé si j’étais sûre. Le lendemain, je les ai rappelés : « On y va. » Alors ils m’ont dit qu’il faudrait regarder les vidéos, puisqu’elles seraient diffusées à l’audience. Je me suis isolée dans mon bu- reau. Mon avocat était au téléphone avec moi et m’a montré les plus insupportables, les plus difficiles de ces vidéos.

 « Parce que ce n’était pas à moi d’avoir honte. Quand on est victime, on se demande toujours : qu’ai-je fait pour mériter cela ? On se sent seule. Et je me suis dit que cela devait s’arrêter. »

Ils vous ont exprès montré les plus atroces dans le but de vous convaincre de renoncer à votre décision de refuser le huis clos ?

Exactement. C’était dans le but de me faire réfléchir avant de prendre une dé- cision lourde. Mais j’avais bien réfléchi. J’étais convaincue que je devais le faire.

Quelques mois plus tard, ont commencé les premières audiences…

Ils savaient que je ne changerai pas d’avis, et il était inenvisageable que je vi- sionne les dizaines d’heures d’enregistre- ment de viols. Nous avons décidé que si j’avais vu le pire, cela me préparerait au reste qui serait diffusé à l’audience. Lors des premières audiences, quand je me suis présentée à la barre, je n’avais aucune note. Tout était là, dans ma mé- moire. Je suis restée debout pendant une heure et demie, avec mes avocats à mes côtés, et j’ai tout raconté : la femme que j’étais, mon enfance, ma rencontre avec M. Pelicot… Il fallait que le président, les avocats, la salle entière comprennent quel couple nous avions formé. Je voulais qu’ils sachent d’où je venais, qui j’étais avant tout cela. Puis les questions ont commencé. Et là, j’ai senti une dureté particulière. J’étais victime, mais on essayait de faire de moi une coupable. Paradoxalement, les femmes ont parfois été les plus sévères.

Vous racontez justement dans le livre que l’une de vos psychiatres, femme, ne vous croyait pas, vous prenait pour une « mythomane ». Comment l’avez-vous vécu ?

Après la révélation des faits et au cours des quatre années qui ont suivi, j’ai consulté, j’ai vu des psychologues, puis une psychiatre. Lors de notre premier rendez-vous, je lui ai raconté mon his- toire. Je voyais dans son regard qu’elle ne me croyait pas. Elle me regardait comme si j’inventais. Elle m’a dit : « On va re- prendre rendez-vous, je ne comprends pas comment vous fonctionnez. Quand on vit ce que vous racontez, on devrait être ef- fondrée. » Je lui ai répondu : « Tapez le nom du procès sur Internet. Vous aurez des éléments. » Trois semaines plus tard, elle m’a reçue différemment. Elle avait lu. Elle m’a dit : « Je suis effarée. Par- lez-moi de votre enfance. » Elle cherchait mes mécanismes de défense. Quand je lui ai raconté mon enfance, elle m’a dit : « Je comprends mieux. Cette résilience est en vous. »

La suite de l’interview est à découvrir dans les pages de Femmes Magazine édition d’avril 2026.

Photo de couverture : Éditions Flammarion

Pour plus de société

Inscrivez-vous à notre newsletter en suivant ce lien et savourez chaque semaine une sélection pensée pour vous : culture, style, inspirations et actualités, pour les femmes qui cultivent leur regard et leur temps.