Photographe d’origine polonaise installée au Luxembourg, Gabriela Kaziuk développe depuis plus de quinze ans une œuvre singulière, à la frontière du portrait, de l’introspection et de la photographie postmoderne. Chez elle, l’image n’est jamais un simple enregistrement du réel : elle est un miroir, un dialogue, parfois une mise à nu.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Alina Golovkova / Photos : Gabriela Kaziuk

Née en 1987 à Opole, Gabriela Kaziuk grandit dans un environnement peu commun : sa mère est enseignante et la famille vit littéralement dans une école. Une enfance « dans les coulisses », faite de salles de classe désertées après les cours, de couloirs silencieux et de terrains de sport vides, qui forge très tôt son imaginaire et son rapport à l’observation. C’est pourtant presque par hasard que la photographie s’impose à elle. À l’âge de douze ans, lors d’un projet scolaire pour un musée local, elle apporte un ancien appareil Zenith, hérité de son père. Alors que les autres enfants se moquent de cet objet jugé dépassé, un photographe professionnel y voit un signe : elle sera la photographe du projet. Sa toute première image est déjà un manifeste : un autoportrait en reflet, capté dans la vitre d’une vitrine de musée. Être là, et déjà, se regarder à travers l’image. Rencontre.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a menée à la photographie ?

Je n’ai pas grandi dans un environnement artistique au sens classique, mais dans une école : ma mère était enseignante et nous vivions littéralement dans le bâtiment scolaire. Après les cours, tout devenait silencieux, presque irréel. Je pense que cette enfance a nourri mon sens de l’observation.

La photographie est entrée dans ma vie très tôt, presque par accident. J’avais une dizaine d’années lorsqu’un projet scolaire a nécessité de choisir un « photographe ». J’étais la seule à posséder un vieil appareil Zenith, celui de mon père. C’est ainsi que j’ai pris mes premières images. Ma toute première photographie était déjà un autoportrait, un reflet de moi dans une vitrine de musée. Avec le recul, je trouve cela très symbolique.

Vous avez d’abord étudié la littérature avant de vous tourner vers les arts visuels. En quoi cette formation influence-t-elle encore votre travail ?

J’ai étudié la philologie polonaise et consacré mon mémoire aux relations entre la photographie et la poésie contemporaine. La littérature reste fondamentale dans mon processus créatif. Mes projets ne naissent presque jamais d’une idée purement visuelle, mais plutôt d’un poème, d’un texte, parfois de musique. Les mots laissent une trace plus profonde en moi, et cette trace finit par devenir image.

« Mes projets ne naissent presque jamais d’une idée purement visuelle, mais d’un poème, d’un texte, parfois de musique. »

Gabriela Kaziuk

Y a-t-il eu un moment charnière où la photographie est devenue plus qu’un métier, une véritable forme d’expression personnelle ?

Oui, très clairement avec ma première exposition personnelle, autour de 2010. J’avais créé une série sur les fétiches, Fetish is my fashion. À l’époque, j’étais aussi enseignante, et le projet a suscité beaucoup de réactions négatives. J’ai compris alors que montrer son travail, c’était aussi accepter d’être jugée, parfois violemment. Mais c’est à ce moment-là que la photographie est devenue essentielle pour moi : un moyen de dire mon point de vue, même s’il dérange.

Vous travaillez à la fois sur des projets commandés et sur des œuvres artistiques. Comment conciliez-vous ces deux dimensions ?

Je les distingue assez clairement. Le travail commercial m’a appris la rigueur, l’organisation, la structure — des éléments précieux pour mener des projets artistiques ambitieux. Mais une photographie artistique reste toujours personnelle. On y laisse forcément une part de soi. Pour moi, elle ne peut jamais être totalement commerciale.

Votre travail explore souvent la frontière entre le visible et l’invisible. Quels thèmes traverse votre œuvre ?

L’humain, avant tout. Les émotions, les relations, la manière dont nous nous percevons et dont nous sommes perçus. Je reviens sans cesse à cette idée de reflet. Quand on photographie quelqu’un, on se reflète toujours un peu dans son regard. Si vous observez attentivement la pupille d’un portrait, vous y voyez le photographe. Cette présence me fascine.

Vous réalisez de nombreux portraits dans votre studio. Comment décririez-vous l’expérience que vous proposez à ceux qui viennent se faire photographier avenue de la Liberté ?

Pour moi, un portrait n’est jamais simplement une image. Ce n’est pas quelque chose que l’on fait rapidement pour « avoir une photo ». Dans mon studio, il s’agit avant tout d’une rencontre. J’ai besoin de parler avec les gens, de comprendre qui ils sont, ce qu’ils aiment, ce qu’ils vivent, ce qu’ils ressentent à ce moment-là. Pas leur nationalité ou leur statut, mais leur humanité.

Le lieu joue aussi un rôle important. Le studio se trouve dans un ancien bâtiment, avec une histoire, une atmosphère très particulière. Beaucoup de personnes me disent que le simple fait d’y entrer est déjà une expérience. Ce n’est pas un espace neutre ou impersonnel : on traverse le bâtiment, on voit la lumière, le bois, les balcons, la ville autour. Cela met les gens dans un autre état d’esprit.

Pendant la séance, je cherche avant tout l’authenticité. Bien sûr, j’utilise Photoshop, mais je déteste l’idée de dire « ne vous inquiétez pas, on arrangera tout après ». La base ne peut pas être corrigée. Elle doit être photographiée. Ce qui compte, c’est ce qui se passe entre la personne et moi à ce moment précis. Le dialogue rend le portrait plus vrai.

Avec le temps, j’ai compris que chaque personne est inspirante. Absolument chaque personne. Peu importe qu’il s’agisse d’un CEO, d’un artiste ou de quelqu’un qui n’a jamais posé. Tout le monde a une histoire, un visage extraordinaire. Et très souvent, le plus difficile pour les gens, ce n’est pas d’être photographiés, mais de se regarder avec bienveillance. Si mon travail peut aider, même un peu, à changer ce regard-là, alors le portrait a un sens.

Votre projet We Are a Camera illustre particulièrement cette réflexion. Pouvez-vous nous en dire plus ?

We Are a Camera est un diptyque qui met en dialogue un observateur silencieux et un participant visible. Nous jouons les deux rôles à la fois. Le projet pose des questions simples, mais fondamentales : peut-on être présent tout en restant invisible ? Où se situe la frontière entre celui qui regarde et celui qui est regardé ? C’est une recherche de cohérence, peut-être même une tentative de compréhension virtuelle entre deux mondes.

Avec La Petite Mort, vous allez encore plus loin dans l’introspection. Quelle était l’intention de ce projet ?

La Petite Mort parle de contradictions émotionnelles. Du fait que l’on peut être heureux et triste en même temps. Lors des séances, les modèles regardaient les portraits des autres sans y voir de défauts. Puis, face à leur propre image, ils doutaient. « Ce n’est pas moi, quelque chose ne va pas », disaient-ils. C’est précisément ce mécanisme que je voulais montrer. Pour cette raison, je considère tous ces portraits comme des autoportraits. La photographie est un miroir.

Comment se déroule concrètement votre processus créatif ?

Il commence toujours par une phase de recherche, très nourrie par la littérature et d’autres formes d’art. Ensuite, beaucoup de choses se font de manière intuitive. Avec le temps, j’ai appris à mieux structurer mon travail, à planifier davantage, mais l’émotion reste centrale. Je crée quand je suis très heureuse ou très triste. Il n’y a pas vraiment d’entre-deux.

Vous êtes très attachée au portrait. Pourquoi ce choix ?

Les gens sont ma plus grande source d’inspiration. Je n’ai jamais été attirée par le paysage. Ce qui m’intéresse, c’est le visage, l’histoire, l’émotion. Un portrait n’est jamais juste une image. C’est un dialogue. Plus on échange avec la personne photographiée, plus l’image devient authentique. Tout le monde est beau, à condition de regarder vraiment.

« Si vous observez attentivement la pupille d’un portrait, vous y voyez le photographe. »

Gabriela Kaziuk

Que représente pour vous le fait d’exposer votre travail ?

C’est essentiel. Une œuvre n’existe pleinement que lorsqu’elle rencontre un regard. Les retours du public — qu’ils soient positifs ou dérangeants — me touchent beaucoup. Si une image pousse quelqu’un à réfléchir, alors elle a rempli sa mission.

Vivre et travailler au Luxembourg a-t-il modifié votre regard artistique ?

Être étrangère est un défi permanent, mais aussi une richesse. On ne se sent jamais totalement installée, et cela oblige à rester en éveil. Au Luxembourg, la photographie est davantage reconnue comme une œuvre à part entière. Le respect accordé aux artistes y est très fort, et je m’en sens profondément reconnaissante.

Comment percevez-vous les défis actuels du monde de la photographie ?

La photographie numérique et l’intelligence artificielle sont de vrais défis. Il y a une surproduction d’images, souvent au détriment de la qualité. La photographie a perdu une partie de sa rareté. Pourtant, je reste convaincue que l’authenticité fera toujours la différence.

Quels projets aimeriez-vous développer à l’avenir ?

Après une pause liée à la maternité, de nouvelles réflexions émergent. Devenir mère a profondément changé ma perception de la vie. J’aimerais explorer ce thème, sans savoir encore sous quelle forme. C’est un processus en cours.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes photographes ?

D’y aller, malgré tout. C’est un métier difficile, mais il faut poursuivre ses rêves. Et surtout : ne pas copier. Apprendre les techniques, oui, mais rester soi-même. C’est la seule chose réellement nouvelle que l’on puisse apporter au monde.

+ La série La Petite Mort, projet majeur de ces dernières années, est à découvrir à l’Artrooms Showroom, au 48, avenue de la Liberté L-1930 Luxembourg.

+ Découvrez le travail de l’artiste visuelle et photographe Gabriela Kaziuk : www.gabrielakaziuk.com

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