À 30 ans, Fabienne Stanitz a déjà vécu plusieurs vies professionnelles. Née en Sarre, élevée dans une famille d’entrepreneurs, formée à Londres, à Dubaï puis en Suisse en innovation et entrepreneuriat, elle a travaillé dans le headhunting, le luxe, la restauration et même dans une franchise de café avant de parcourir les vignobles d’Afrique du Sud, d’Argentine et d’Europe. C’est finalement au Luxembourg qu’elle choisit d’ancrer son projet. En 2024, elle lance FabstWines, une plateforme digitale qui met en relation vignerons et amateurs de vin. Quelques mois après la création, Kenneth Hobkirk la rejoint. Ensemble, ils développent une vision claire : moderniser une industrie séculaire sans en trahir l’âme. Rencontre avec une entrepreneure qui avance selon une devise simple : « Just do it ».
Propos recueillis et traduits de l’anglais par Alina Golovkova / Photos ©FabstWines
Vous venez d’une famille d’entrepreneurs. Comment cela a-t-il façonné votre manière de voir le monde ?
Je suis née et j’ai grandi en Sarre, dans une famille d’entrepreneurs. Mon père et mon grand-père étaient indépendants, dans un secteur complètement différent. Très tôt, j’ai appris qu’il fallait faire quelque chose que l’on aime vraiment, quelque chose qui nous passionne, et pas simplement suivre un schéma pour gagner de l’argent et payer ses factures. L’idée était de créer quelque chose qui apporte une vraie valeur à une industrie ou à l’économie. Toute ma vie, j’ai essayé de suivre cette règle.
« Très tôt, j’ai appris qu’il fallait faire quelque chose que l’on aime vraiment, quelque chose qui nous passionne, et pas simplement suivre un schéma pour gagner de l’argent et payer ses factures. »
Fabienne Stanitz, co-fondatrice de FabstWines
Votre parcours est très international. Pourquoi ce besoin de partir ?
J’ai toujours été fascinée par le management interculturel. Avec la mondialisation, comprendre comment différentes mentalités fonctionnent est essentiel si l’on veut travailler ensemble et développer un business. J’ai étudié à Londres, à Dubaï et au Moyen-Orient. J’ai expérimenté différents secteurs pour apprendre, du headhunting au luxe, puis une franchise de café pour comprendre le goût et les arômes. Mais ce qui me passionnait le plus, c’était l’hospitalité, les hôtels, la gastronomie, l’expérience client. J’aimais faire sourire les gens, leur offrir un moment d’évasion et créer des souvenirs.
Comment le vin s’est-il imposé comme une évidence ?
En travaillant avec des restaurants, je voyais toujours la même question revenir : quels vins mettre à la carte et qu’est-ce que les clients veulent réellement boire. J’ai senti qu’il y avait un problème structurel dans la manière dont le vin était présenté et compris. J’ai alors passé un an à voyager pour rencontrer des vignerons et travailler dans les vignobles en Afrique du Sud, en Argentine et en Europe. J’ai vraiment étudié leur travail et compris combien il est précieux et dépendant de la nature. Il y a énormément de travail derrière chaque bouteille, mais aussi une part d’imprévu, car la nature change constamment.
Pourquoi avoir choisi le Luxembourg comme point de départ ?
Je voulais me rapprocher de ma famille tout en trouvant un marché intéressant. Le Luxembourg est une petite région viticole avec peu d’hectares, mais une qualité exceptionnelle. En particulier en Crémant, le pays peut rivaliser avec de grands producteurs internationaux. Pourtant, cette richesse reste parfois sous-estimée. J’ai voulu soutenir cette industrie locale et créer quelque chose ici.
« Le Luxembourg est une petite région viticole avec peu d’hectares, mais une qualité exceptionnelle. »
Fabienne Stanitz, co-fondatrice de FabstWines
Quand FabstWines a-t-elle officiellement vu le jour ?
Nous avons lancé la phase pilote en mai 2024 avec dix vignerons luxembourgeois, puis la plateforme officiellement en novembre 2024. Après une première année d’apprentissage intense, nous sommes entrés dans une nouvelle phase d’expansion en Allemagne puis en Suisse. Nous observons également des marchés comme la Belgique et les Pays-Bas, des marchés de niche moins dominés par les grandes puissances viticoles comme la France ou l’Italie.
Quel est le rôle exact de FabstWines ?
Nous sommes une plateforme B2B. Les vignerons paient un abonnement annuel pour faire partie de la communauté, tandis que l’utilisation est gratuite pour les amateurs de vin. Notre objectif est double. D’un côté, nous aidons les vignerons à mieux comprendre leur marché dans un contexte très complexe marqué par un changement générationnel, une attention accrue à la santé et une baisse globale de la consommation d’alcool. L’industrie doit passer d’une logique de production de masse à bas prix vers une approche plus qualitative, avec moins de volume mais davantage de valeur. Les consommateurs sont aujourd’hui prêts à payer plus pour un bon produit.
De l’autre côté, nous créons un environnement ludique pour les amateurs de vin, avec des recommandations personnalisées et une mise en avant des événements et domaines. C’est un concept vineyard-to-table qui favorise la distribution locale et une consommation plus consciente.
Vous insistez beaucoup sur l’histoire et la valeur du vin. Pourquoi est-ce si important pour vous ?
Je trouve que beaucoup de personnes ne sont pas conscientes de tout ce qu’il y a derrière une bouteille. Souvent, on boit un vin et on dit simplement : j’aime ou je n’aime pas. Mais chaque bouteille raconte une histoire. Beaucoup de domaines en sont à la huitième, neuvième ou dixième génération. Certains vignobles ont 60 ou 100 ans et ont survécu au changement climatique et même aux guerres mondiales. Il y a énormément d’amour, de travail et de dévouement derrière chaque bouteille.
Le vin est un produit extrêmement complexe. Chaque millésime est différent. Un même cépage, récolté par deux vignerons différents, donnera deux vins totalement distincts. Il n’existe pas de mauvais vin, cela dépend toujours du consommateur et de ses préférences.
Vous ne veniez ni du monde du vin ni de la tech. Cela a-t-il été un frein ?
Au départ, nous ne venions ni du monde du vin ni de la tech et nous avons dû tout construire. Nous avons fait des erreurs mais nous avons énormément appris. J’ai fondé l’entreprise seule avant que Kenneth Hobkirk ne me rejoigne quelques mois plus tard comme co-fondateur. Aujourd’hui, nous sommes six dans l’équipe, à temps plein et à temps partiel. Le travail reste intense et Kenneth et moi assumons encore plusieurs rôles, mais les choses sont devenues plus fluides et plus structurées.
Avez-vous bénéficié d’un soutien au Luxembourg ?
Oui, énormément. Le Luxembourg City Incubator m’a accompagnée dès le premier jour et nous avons bénéficié de grants ainsi que du programme Fit 4 Start. Je travaille également avec le ministère de l’Agriculture. Lors d’un événement en Suisse à Expo Wien, où nous avons présenté les vignerons luxembourgeois et le Crémant, le ministre est venu spécialement pour nous soutenir. On sent un véritable esprit collectif dans l’écosystème luxembourgeois.
Vous développez aussi l’œnotourisme.
Oui, c’est très important pour moi. Beaucoup de personnes vivant au centre-ville ne sont jamais allées sur la Moselle alors que c’est à seulement 20 minutes en voiture. Lorsque j’y emmène des amis, ils ont l’impression d’être en vacances. J’aimerais que davantage de résidents découvrent les vignerons et vivent cette expérience locale.
Quels sont vos projets pour 2026 ?
Nous travaillons actuellement sur une nouvelle version majeure de la plateforme avec des fonctionnalités inédites. Après notre première année sur le marché, nous avons beaucoup appris et cette nouvelle étape marquera une évolution importante. L’expansion internationale se poursuit progressivement et nous continuons à structurer notre croissance tout en consolidant notre présence au Luxembourg.
Comment vivez-vous l’entrepreneuriat au quotidien ?
C’est très exigeant car personne ne vous dit de vous lever le matin. Il faut se motiver soi-même. Il y a des jours difficiles et d’autres extraordinaires. Ce qui me fait avancer, c’est la passion pour cette industrie et le fait de voir des progrès chaque semaine.
Votre motto ?
Just do it. Ne pas trop réfléchir au résultat. Si on réfléchit trop, on ne fait rien.
Quel conseil donneriez-vous à une jeune femme qui souhaite entreprendre ?
Il n’y a rien à craindre. Il faut suivre sa propre vérité et sa passion et ne pas écouter les autres qui doutent à votre place. Vous n’avez rien à perdre.





