Avec l’éclairage de la Dr Nathalie Coppens, pneumologue spécialisée dans les troubles du sommeil au CHL.
Rédaction : Alina Golovkova
Le sommeil féminin se trouve au croisement du biologique, de l’hormonal et du social. Aux variations naturelles du cycle menstruel, de la grossesse ou de la ménopause s’ajoutent des facteurs de rythme de vie et de charge mentale, créant une vulnérabilité particulière. Longtemps invisibilisées ou ramenées à de “simples questions hormonales”, ces différences sont aujourd’hui mieux documentées, même si la recherche reste récente. La Dr Nathalie Coppens, experte des troubles du sommeil, détaille avec précision les mécanismes qui perturbent les nuits de nombreuses femmes et les pistes pour mieux les accompagner.
Le sommeil des femmes : une horloge plus précoce, mais contrariée
Contrairement à l’idée reçue qui voudrait que seules les hormones dictent les nuits, les différences entre hommes et femmes s’observent jusque dans leur horloge interne et le fonctionnement cérébral. Les femmes possèdent un rythme biologique naturellement plus avancé que celui des hommes, ce qui devrait les pousser à s’endormir plus tôt. La réalité quotidienne vient pourtant perturber cette mécanique.
« Les femmes devraient logiquement se coucher plus tôt, mais leurs obligations familiales et professionnelles décalent cet horaire. Elles se couchent souvent plus tard que ce que leur corps réclame », explique la Dr Nathalie Coppens. À cela s’ajoute un besoin de sommeil plus important. « Elles sont plus sensibles à la privation chronique », rappelle-t-elle.
Cette désynchronisation – l’opposition entre rythme biologique et rythme imposé – pèse lourdement sur la qualité des nuits.
Hormones, cycle, grossesse, ménopause : des étapes qui bousculent les nuits
La vie hormonale des femmes imprime une série de variations sur la qualité du sommeil. Avant les règles, le sommeil profond augmente, puis les douleurs menstruelles viennent limiter le repos. « Pendant les règles, on observe davantage d’insomnies et une diminution de la qualité du sommeil », détaille la spécialiste.
La grossesse constitue l’une des périodes les plus sensibles : fluctuations hormonales, rétention d’eau, prise de poids et carences en fer fragilisent la respiration nocturne.
« Tout cela favorise apnées du sommeil et les jambes sans repos, surtout en fin de grossesse. Le dernier trimestre est le plus difficile, car la prise de poids accentue les apnées et cela peut avoir un impact sur le bébé. Le syndrome des apnées du sommeil augmente les risques pour la mère et le bébé (hypertension artérielle, pré-éclampsie, retard de croissance du bébé, etc.) », souligne la Dr Coppens.
À la ménopause, la physiologie change encore. La chute des œstrogènes et de la progestérone diminue la stabilité des voies aériennes, accentuant le risque d’apnées. « Après la ménopause, les femmes ne sont plus protégées : le risque d’apnée augmente nettement », précise-t-elle.
Les besoins en sommeil diminuent légèrement avec l’âge, mais sa fragmentation augmente – un phénomène naturel qui vient souvent se superposer aux bouleversements hormonaux.
Hypervigilance nocturne : quand le sommeil devient plus léger
Les réveils nocturnes, très fréquents chez les femmes, s’expliquent par plusieurs mécanismes. Certains sont physiologiques ou hormonaux, d’autres relèvent du vécu personnel.
« Après avoir eu des enfants, beaucoup de femmes se réveillent au moindre bruit. Leur sommeil devient plus léger, parfois durablement modifié », observe la Dr Coppens. Cette hypervigilance maternelle s’installe comme un réflexe protecteur, mais elle aggrave la fragmentation du sommeil et renforce la fatigue diurne.
Un sommeil fractionné, même sans perception consciente des micro-éveils, peut entraîner irritabilité, baisse de concentration et somnolence diurne, parfois confondues à tort avec de la dépression.
Des troubles sous-estimés… et souvent sous-diagnostiqués
Au Luxembourg, aucune donnée officielle ne recense la prévalence des troubles du sommeil chez les femmes. « Il n’existe pas de société scientifique au Luxembourg qui rassemble les différentes spécialités impliquées dans les troubles du sommeil», signale la doctoresse.
En consultation, elle observe pourtant une tendance récurrente : « L’apnée du sommeil est bien plus fréquente qu’on ne l’imagine chez les femmes. On pensait que c’était une maladie masculine, mais elle touche près d’une femme sur cinq ».
Le problème est que les symptômes féminins sont moins typiques : fatigue persistante, moral en baisse, nuits non réparatrices. « Beaucoup consultent pour une suspicion de dépression, alors que c’est parfois la fragmentation du sommeil qui en est la cause », note-t-elle.
Charge mentale, double journée : un terrain propice à la dette de sommeil
La vie moderne ajoute une couche de complexité. Les femmes repoussent régulièrement l’heure du coucher pour « finir ce qu’il reste à faire ».
« Elles luttent contre la somnolence du soir et s’épuisent sans s’en rendre compte. Elles normalisent leur fatigue et consultent tard », observe la Dr Coppens.
La sieste, quant à elle, doit être maniée avec précaution. « Une sieste trop longue brouille les signaux de sommeil du soir », avertit la Dr Coppens. Au-delà de vingt minutes, l’organisme entre dans un cycle profond dont il émerge difficilement, ce qui retarde ensuite l’endormissement nocturne. Courtes et planifiées en début d’après-midi, les siestes peuvent aider à compenser une nuit écourtée. Mais lorsqu’elles dépassent la demi-heure, elles entretiennent la dette de sommeil au lieu de la réduire.
Retrouver un sommeil plus stable : des gestes simples mais efficaces
Certaines mesures d’hygiène du sommeil permettent déjà d’améliorer nettement la qualité des nuits :
- adopter des horaires de coucher/lever fixes, week-end compris ;
- se coucher dès les premiers signes de sommeil ;
- penser à des rituels de coucher pour se relaxer par la respiration, la sophrologie ou la lecture ;
- éviter de travailler ou de regarder la télévision ou un écran d’ordinateur dans son lit, ni même de s’endormir ailleurs qu’au lit ;
- éviter les excitants (thé, café), alcool et repas trop lourds ;
- sortir du lit si l’on reste éveillé plus de 20 à 30 minutes.
- Pratiquer une activité physique au moins 4 heures avant le coucher
« Le cerveau adore la régularité. La grasse matinée réparatrice est un mythe : décaler ses horaires aggrave les troubles du sommeil », rappelle la Dr Coppens.
De plus, il faut rappeler l’importance de l’exposition à la lumière naturelle le matin, de l’activité physique quotidienne et d’un environnement calme et tempéré pour favoriser un sommeil profond et continu. Enfin, la spécialiste invite à consulter sans attendre : « Une fatigue qui dure, des ronflements récents, des pauses respiratoires observées ou un sommeil non réparateur ne doivent jamais être banalisés. »
Article initialement publié dans le Femmes Magazine n°273 de janvier 2026.



