Née à Hong Kong, élevée en Belgique, formée aux États-Unis, en Italie et au Royaume-Uni, passée par l’armée suisse, les camps de réfugiés en Jordanie et les universités londoniennes, auteure de sept ouvrages sur la sécurité internationale et les acteurs armés non étatiques, avant de consacrer un volume à la pédagogie interactive et à l’apprentissage des adultes, Caroline Varin a traversé des territoires intellectuels et géographiques rarement réunis dans une même trajectoire. Aujourd’hui installée au Luxembourg, mère de trois enfants et cofondatrice de Professors Without Borders, devenue Professeurs Sans Frontières au Luxembourg, elle défend une conviction forgée sur le terrain : l’éducation n’est pas un luxe académique, c’est un levier stratégique.

Rédaction : Alina Golovkova / Photo ci-dessus : Caroline Varin et Arnaud Marquet à l’évènement Beaujolais White & Case Avril 2025.

Votre parcours est profondément international. Comment tout commence ?

Je suis née à Hong Kong, à l’époque sous administration britannique. Mes grands-parents se sont rencontrés à Bagdad. Mon père est français, ma mère suisse et sud-africaine. J’ai grandi en Belgique, qui reste le pays de mon cœur. Très tôt, j’ai été entourée d’histoires de migrations, de frontières, de contextes politiques mouvants.

Je suis partie étudier les sciences politiques à l’Université de Pennsylvanie en 2003, juste après l’invasion de l’Irak. Arriver aux États-Unis avec un passeport français à ce moment-là était une période très intéressante politiquement. Il y avait beaucoup de réactions contre la France. J’ai assisté à la réélection de George Bush, j’étais observatrice. Cela a vraiment façonné mon regard.

Vous enchaînez avec la London School of Economics, puis un détour par l’Amérique latine. Vous cherchiez déjà votre voie ?

Oui. À 21 ans, j’avais un master mais aucune expérience. Je me suis rendu compte que j’étais trop jeune pour prendre de grandes décisions de carrière. Je suis partie au Costa Rica, puis j’ai voyagé seule à Cuba, en Colombie, au Mexique. À Cuba, je donnais des cours de français contre des cours de guitare. J’avais besoin de terrain, de réalité.

Ensuite, j’ai décidé de faire un master en droit européen et international à Bologne. Je voulais quelque chose de plus vocationnel. J’ai travaillé dur, dans une langue que je ne maîtrisais pas parfaitement au départ. J’ai fait un stage dans un grand cabinet d’avocats en 2008, en pleine crise financière. C’était une période où tout s’effondrait. Trouver un emploi stable était presque impossible.

À ce moment-là, vous choisissez l’armée suisse. Pourquoi ?

Parce qu’il me manquait quelque chose. Je voulais travailler dans la négociation en contexte de sécurité, et je sentais que je n’étais pas prise au sérieux. J’étais jeune, très diplômée, mais perçue comme académique. Oui, j’ai fait l’armée pour casser cette image. Je voulais changer la manière dont les gens me regardent.

Caroline Varin à l’armée suisse en 2009 en tant que soldat médical et transmission. 

L’armée suisse est une armée de conscription. Pour les femmes, c’est volontaire. J’étais la seule femme dans ma section francophone. Cela a été une expérience exigeante, parfois déroutante. Mais cela m’a donné une légitimité différente. Je me suis spécialisée comme soldat médical et en transmission. Cela m’a appris la discipline, la gestion de crise et une forme d’égalité très concrète.

Votre doctorat vous mène ensuite vers les mercenaires et les armées privées. C’est un sujet fort.

Mon doctorat à la London School of Economics portait sur les sociétés militaires privées et la sécurité stratégique. Je me posais une question très simple : est-il préférable d’avoir des conscrits, une armée nationale professionnelle ou des armées privées pour assurer la sécurité d’un pays ?

Je suis allée en Irak pour mener des entretiens. J’ai travaillé sur Executive Outcomes, une société sud-africaine composée d’anciens mercenaires. Je les ai rencontrés en Afrique du Sud. J’ai comparé ces modèles à la Légion étrangère française. C’était passionnant intellectuellement, mais cela m’a aussi confrontée à des réalités humaines très dures.

Vous travaillez ensuite avec le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés en Jordanie. Que retenez-vous de cette expérience ?

Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés appliquait encore des conventions rédigées en 1951 dans un contexte totalement différent. Sur le terrain, nous gérions l’arrivée massive de réfugiés syriens et irakiens. J’ai été frappée par le décalage entre les textes et la réalité. Et par certaines rigidités institutionnelles.

À un moment, je me suis posé une question très honnête : si je reste dans ce système, est-ce que je dois devenir cynique pour survivre ? Je n’en avais pas envie. Je préfère rester vulnérable et authentique. J’ai compris que je ne voulais pas évoluer dans un environnement où il faut s’endurcir au point de ne plus ressentir.

Vous passez ensuite par une société privée de sécurité à Londres. Pourquoi cela ne fonctionne-t-il pas ?

On m’a confié l’analyse de l’ensemble du continent africain. Cinquante-quatre pays, une seule personne. À l’époque, Boko Haram prenait de l’ampleur au Nigeria. Rien que cela représentait un travail colossal. Intellectuellement, c’était stimulant. Mais passer mes journées derrière un écran à analyser des rapports, ce n’était pas moi. J’ai besoin de parler aux gens, d’être sur le terrain, de créer quelque chose.

L’enseignement devient alors central.

Oui. J’ai obtenu un poste à Richmond University puis à Regent’s University à Londres. J’étais très jeune. Mes étudiants avaient parfois presque mon âge. J’adorais enseigner. Je donnais beaucoup de cours, je créais des formats interactifs. Et j’ai observé quelque chose de très simple : quand un étudiant n’aime pas une matière, c’est presque toujours lié au professeur. Quand il l’adore, c’est aussi lié au professeur. Le rôle du professeur est déterminant.

« Quand un étudiant n’aime pas une matière, c’est presque toujours lié au professeur. Quand il l’adore, c’est aussi lié au professeur. »

Caroline Varin, cofondatrice de Professeurs Sans Frontières

En même temps, je voyais une hémorragie dans le monde académique. Les classes devenaient plus grandes, les charges administratives plus lourdes, les salaires faibles, surtout au Royaume-Uni. Les professeurs perdaient en motivation. Or sans enseignants inspirés, il n’y a pas d’éducation transformative.

C’est dans ce contexte que naît Professors Without Borders ?

Oui. À la London School of Economics Summer School, j’enseignais dans des programmes extraordinaires mais très chers. Trois semaines pouvaient coûter plusieurs milliers d’euros, sans compter le logement et le voyage. Les étudiants vivaient une expérience transformante. Je me suis demandé : pourquoi ce modèle ne bénéficierait-il qu’à une élite ?

J’ai décidé de l’inverser. Plutôt que d’amener les étudiants vers les grandes universités, nous envoyons les professeurs vers eux. Nous investissons dans la capacité locale. Si un étudiant voulait partir définitivement, il serait déjà parti. L’idée est de renforcer les compétences sur place, sans encourager la fuite des cerveaux.

Les professeurs sont bénévoles. Nous levons des fonds pour couvrir leurs frais. Aujourd’hui, je dirige l’organisation à temps plein comme bénévole. Une grande partie de l’équipe stratégique est également bénévole, avec une petite structure salariée pour assurer la continuité.

Pourquoi le Luxembourg ?

Le Luxembourg est un pays qui investit dans l’éducation et la coopération internationale. C’était un choix logique pour développer nos programmes francophones. L’implantation s’est faite de manière prudente et structurée. Nous avons voulu bâtir des bases solides avant de nous développer.

Septembre 2024, présentation du travail de Professeurs Sans Frontières au Luxembourg. 

Justement, parlons finances. Comment s’est passée cette première année ?

Nous avons levé bien plus que ce que nous avons dépensé en frais de fonctionnement. Cela tient à une gestion volontairement frugale et à des soutiens précieux. Certains frais juridiques ont été couverts pro bono, notamment par le cabinet White & Case qui a été d’un soutien formidable, des espaces ont été mis à disposition, des partenaires ont hébergé nos événements. Résultat, les dépenses sont restées très limitées et la grande majorité des fonds levés reste disponible pour financer les programmes 2025-2026.

« Une organisation crédible doit montrer qu’elle ne consomme pas ses ressources en structure, mais qu’elle les investit dans sa mission. »

Caroline Varin, cofondatrice de Professeurs Sans Frontières

Pour moi, c’est essentiel. Une organisation crédible doit montrer qu’elle ne consomme pas ses ressources en structure, mais qu’elle les investit dans sa mission.

Votre prochain projet au Luxembourg est un bootcamp de littératie financière pour les jeunes. Pourquoi ce choix ?

Parce que la compréhension des mécanismes financiers reste inégale, même ici. Le Luxembourg est une place financière internationale, mais cela ne signifie pas que tous les jeunes comprennent comment gérer un budget, anticiper un crédit ou appréhender le risque.

« Nous avons conçu un programme gratuit de littératie financière pour les 16 à 22 ans, pour apprendre à comprendre son rapport à l’argent, établir un budget et appréhender le risque. »

Caroline Varin, cofondatrice de Professeurs Sans Frontières

Nous avons conçu un programme gratuit pour les 16 à 22 ans. Il s’agit d’apprendre à mieux comprendre son rapport à l’argent, à établir un budget, à planifier des dépenses importantes et à découvrir les bases de l’investissement. Les participants géreront un portefeuille virtuel sur plusieurs mois avec l’accompagnement de mentors issus d’entreprises partenaires. La performance ne sera pas jugée uniquement sur les gains, mais sur la cohérence des décisions et la gestion du risque. Ce projet a été développé par Lise Mouschang, une jeune Luxembourgeoise engagée qui travaille bénévolement avec nous depuis un an. C’était important pour nous que cette initiative soit pensée aussi depuis le Luxembourg.

Votre ambition à long terme ?

Devenir pour l’éducation ce que Médecins Sans Frontières est pour la santé. Une organisation capable d’envoyer rapidement des experts là où le besoin est réel. Éduquer, inspirer, autonomiser. J’ai vu ce que l’absence d’éducation peut produire. J’ai aussi vu ce qu’un bon professeur peut déclencher. Une trajectoire individuelle peut changer. Et quand des trajectoires changent, les sociétés évoluent.

« Mon ambition est claire : faire de Professeurs Sans Frontières pour l’éducation ce que Médecins Sans Frontières est pour la santé. »

Caroline Varin, cofondatrice de Professeurs Sans Frontières

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