Petite, elle se rêvait chanteuse d’opéra, mais la jeune Ana Maria Tzekov bifurque vers la gestion culturelle et le management, travaille au Volksoper et au Konzerthaus de Vienne, sa ville natale, et au Bregenzer Festspiele avant de rallier la Philharmonie Luxembourg. Depuis deux ans, elle est directrice artistique du Centre des Arts Pluriels d’Ettelbruck (CAPE), institution qui a soufflé l’an dernier son quart de siècle. La trentenaire y défend une culture fédératrice, participative et communautaire. Dans sa vie, il y a aussi la poésie, « c’est précieux » pour celle qui se dit « sehnsüchtig, passionnée et curieuse ». En pleine pause estivale, Ana Maria Tzekov se livre.
Rédaction : Karine Sitarz
D’origine bulgare, née en Autriche, dans quel environnement familial avez-vous grandi ?
Mes parents sont bulgares, mais grâce à une bourse, ma mère s’est installée à Vienne, où je suis née, pour préparer un doctorat. Cela n’a pas été facile pour elle de se construire une vie dans un pays étranger avec un bébé, j’admire son courage et sa force. Ensemble, nous avons traversé pas mal d’épreuves avant la naissance de mon frère. Puis, quand nous étions petits, nos grands-parents sont venus vivre avec nous à Vienne pour que ma mère puisse continuer à travailler. Nous avons donc tous les deux grandi grâce aux sacrifices de nos parents, obligés de s’adapter sans cesse et de mener une double vie entre deux pays. Je leur en suis reconnaissante. Quel extraordinaire cadeau de pouvoir se développer avec deux langues et deux cultures, cela m’a ouvert des horizons et a vraiment enrichi ma vie.
Quel souvenir de l’enfance vous accompagne toujours ?
La naissance de mon petit frère, qui a six ans de moins que moi, est le souvenir le plus heureux de mon enfance. Après des années difficiles, il a apporté une incroyable lumière et une grande joie au sein de notre famille. Il est d’ailleurs toujours un rayon de soleil pour nous.
Quels liens gardez-vous avec la Bulgarie et avec l’Autriche ?
Aujourd’hui, mon père vit à Sofia, ma mère à Vienne, mon frère à Berlin et moi au Luxembourg. Dès que nous le pouvons, nous nous retrouvons à Vienne, c’est là que se trouve mon foyer affectif et familial, c’est la ville où j’ai grandi et qui a façonné ma personnalité. Quant à la Bulgarie, elle est liée à mes racines et à mes ancêtres. Il y a un sentiment profond, presque inconscient, qui me relie à cette culture et qui fait toujours partie de mon identité.
« Mon expérience de chanteuse m’aide dans mon travail quotidien auprès des artistes, je comprends mieux ce qu’ils vivent et ce qu’exige le processus créatif. »
Quand êtes-vous tombée dans le bain de la musique ? Comment ?
De 6 à 16 ans, j’ai fait partie de l’Opéra des enfants au Wiener Konzerthaus, par ailleurs j’ai appris le piano dès mon plus jeune âge. Pouvoir monter sur scène si jeune et s’immerger dans l’univers du théâtre est un vrai cadeau, cela renforce la confiance en soi, crée des liens avec les autres, enseigne ce qu’est une vraie présence et surtout nourrit l’âme.
Vous avez choisi le chant lyrique et plus tard des études en musicologie mais aussi en gestion culturelle et fait un MBA, racontez-nous…
Adolescente, j’étais convaincue de devenir chanteuse d’opéra, mais au cours de mes études, j’ai vu que ce n’était pas ma vocation. Le chant est très physique et très intime, le corps est ton instrument, et à l’inverse d’autres, tu ne peux pas simplement le mettre de côté après la répétition. J’étais encore très jeune, mais j’ai compris que je me perdrais sous la pression des concours. Étudier la musicologie et la gestion culturelle, travailler dans les coulisses des arts du spectacle, m’est alors apparu plus naturel pour moi. Mon expérience au Festival de Bregenz en Autriche, où j’ai participé à des projets d’éducation musicale pour le jeune public, a été décisive. J’ai approfondi ce travail plus tard à la Philharmonie Luxembourg. Avec le recul, je vois que mes années de chanteuse m’ont beaucoup apporté, elles m’ont appris à me tenir sur scène, à respirer, à utiliser ma voix.
« Au-delà de la dimension artistique, les nouvelles initiatives mettent en avant la valeur sociale de la culture : rassembler les gens, favoriser les rencontres. »
Quand avez-vous rejoint le Luxembourg ?
En 2018, je m’y suis installée et j’ai rejoint la Philharmonie. J’étais heureuse de pouvoir poursuivre mon travail d’éducation musicale et de sensibilisation du public au sein d’une salle de concerts où les projets jeune public occupent une place si importante. Je savais que là, je pourrais développer de nouvelles façons pour les jeunes d’écouter la musique, d’interagir avec elle et de la vivre pleinement.
Comment s’annonce votre deuxième saison au CAPE ? Quel en est le fil rouge ?
Au cours de ma première saison, nous avons lancé le volet « Community & Participation », en parallèle de notre programme artistique habituel. Pour cette deuxième saison, nous voulons renforcer cette participation et en faire un principe directeur pour toute notre institution. Elle façonne notre vision artistique, les espaces où les gens se rencontrent et notre manière de communiquer, avec la volonté de créer un vrai sentiment de solidarité. Par ailleurs, la notion de communauté va s’inscrire encore plus dans le contexte local avec des projets accessibles mis en place avec des associations et qui invitent les gens à vivre la culture de manière durable et conviviale.
Avez-vous un exemple ?
Pour « Kaffi Kultur », les participants se retrouveront autour d’un café et d’un gâteau avant de participer à une activité culturelle collective, qu’il s’agisse de dessin, de peinture, de chant, de danse ou même d’assister ensemble à un concert à vélo.
D’autres temps forts ?
Nous avons mis en place plusieurs festivals thématiques avec des communautés locales, comme nos festivals lituanien et capverdien, il y a aussi le festival de piano et notre journée de cirque en famille, « Circus Capirelli ».
Vous avez concouru et avez été lauréate du concours Jeune Printemps de l’association Printemps des Poètes-Luxembourg. Que représentait-il pour vous ? Quel est votre lien à la poésie ?
Les poèmes ont le pouvoir de parler entre les lignes, ils condensent tant d’expériences intenses en si peu de mots. Ils trouvent en nous une résonance, comme lorsqu’on se souvient de quelque chose ou que l’on s’imprègne d’une émotion. En lire et en écrire m’offrent un temps extrêmement précieux dans ce monde trépidant et marqué par une consommation effrénée. L’écriture de poèmes fait partie d’un espace personnel qui n’a pas besoin d’être discuté ou jugé par autrui. J’écris pour moi-même, le plus souvent lors de moments importants de ma vie. Les poèmes du concours ont, eux, été écrits sur des thèmes imposés mais grâce aux retours positifs, j’ai été encouragée à écrire plus régulièrement. C’était également la première fois que je lisais un de mes poèmes en public.
Photos : ©David Angeletti
Article initialement paru dans Femmes Magazine édition septembre 2026



