À 184 cm, Alina Gorcenco n’a jamais pu se fondre dans la foule. Pourtant dans les cabines d’essayage, l’histoire était moins flatteuse : pantalons qui s’arrêtent aux chevilles, manches trop courtes, robes mini devenues microscopiques… De cette frustration est née une conviction : transformer sa différence en force. Née en Moldavie, installée au Luxembourg depuis six ans, cette spécialiste de la finance a choisi de se réinventer en créant Altagia, une marque dédiée aux femmes grandes. Avec une élégance assumée et une sophistication épurée, elle signe des pièces pensées pour magnifier celles qui, comme elle, attirent tous les regards.

Rédaction : Alina Golovkova / Photos : Altagia

Vous êtes née en Moldavie. Parlez-nous de vos jeunes années et de votre parcours jusqu’au Luxembourg ?

J’ai grandi dans un contexte très différent de celui des jeunes ici. Les voyages, les opportunités… tout cela était limité. Mais j’ai eu une enfance heureuse. La musique faisait partie de ma vie, je jouais du violon, et je me suis toujours sentie créative. Pourtant, encouragée par ma famille à choisir la stabilité, j’ai suivi une carrière en finance. Après mes études en Roumanie et plusieurs échanges en Italie et en Suède, j’ai découvert que j’aimais vivre dans un contexte interculturel. Le Luxembourg s’est imposé comme une évidence : on peut s’y intégrer rapidement grâce à l’anglais, tout en apprenant ensuite d’autres langues. J’y vis depuis six ans.

Quand l’idée de créer votre marque a-t-elle émergé ?

Depuis toujours, j’admire les créateurs. Chaque vêtement que je voyais, j’imaginais comment je l’aurais modifié. Mais ce n’était qu’une passion. Puis, il y a quelques années, j’ai eu envie de faire quelque chose qui ait du sens, proche de mon cœur. En étant moi-même très grande, j’ai réalisé qu’il manquait cruellement de vêtements élégants pour les femmes comme moi. C’est ainsi qu’est née Altagia.

Quels sont les principaux défis vestimentaires des femmes grandes ?

Les pantalons sont le cauchemar numéro un : impossible d’en trouver à la bonne longueur. Les robes et les jupes deviennent trop courtes, les manches s’arrêtent bien avant le poignet, et les combinaisons sont souvent importables. Résultat : on finit par renoncer à certaines pièces. J’ai voulu répondre à ce manque avec une offre élégante et adaptée.

Pourquoi avoir choisi le nom “Altagia” ?

Je voulais un nom porteur de sens. En roumain, “alta” évoque la hauteur. Et les lettres centrales, A et G, sont mes initiales. C’est donc à la fois un clin d’œil à ma mission – habiller les femmes grandes – et une touche personnelle.

Comment décririez-vous l’esthétique de la marque ?

Altagia s’adresse à des femmes qui, par leur taille, captent déjà l’attention. Mon ambition est de transformer cette attention en admiration. J’ai voulu une allure raffinée, élégante, d’une sophistication simple mais impactante.

Quelles pièces clés proposez-vous dans la première collection ?

Un tailleur parfaitement ajusté aux silhouettes élancées, une jupe midi élégante, des blouses aux manches longues, mais aussi une mini-jupe pensée pour être flatteuse sans être trop courte. Je m’inspire beaucoup de l’élégance vintage, réinterprétée pour la femme contemporaine.

Où sont fabriquées vos pièces ?

Une partie de la collection est produite en Roumanie, l’autre en Syrie via une société basée en Allemagne. Cela peut sembler atypique, mais il existe un vrai savoir-faire dans ces régions. J’ai choisi mes partenaires avec soin, pour garantir une production de qualité et des conditions éthiques.

Votre démarche inclut aussi une dimension durable. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Oui. Nous produisons en petites séries pour éviter les surplus, utilisons des tissus en partie durables et travaillons avec des ateliers responsables. J’aimerais aussi développer des principes de circularité pour prolonger la vie des vêtements.

Comment avez-vous lancé concrètement votre projet ?

Je n’ai pas bénéficié de financements au départ. Mais j’ai eu la chance de rencontrer Elena Gromova, fondatrice de Fashion Business Lab, qui m’a guidée dans toutes les étapes : structuration du projet, ADN de marque, production… Sans elle, j’aurais probablement mis beaucoup plus de temps à concrétiser Altagia.

Quelles ont été vos principales difficultés ?

Le temps : mener de front mon métier et la création d’une marque est un défi. Et puis, bien sûr, les finances. J’ai dû commencer petit, pas à pas, pour tester le marché. Mais chaque étape franchie a été une victoire.

Vous parlez aussi de créer une communauté de femmes grandes. Pourquoi est-ce important pour vous ?

Parce que nous partageons les mêmes défis, parfois même les mêmes remarques désobligeantes. Être grande, c’est attirer les regards, mais aussi subir des commentaires. À travers Altagia, je veux non seulement habiller ces femmes, mais aussi créer un espace de soutien, où l’on se sent comprise et valorisée.

Le lancement de votre collection est prévu pour septembre (NDLR : l’interview a été réalisée en août). Où pourra-t-on la trouver ?

En ligne, sur mon site, et peut-être dans quelques pop-up stores au Luxembourg. Mon souhait est d’aller à la rencontre des clientes et de fédérer cette communauté.

Comment définiriez-vous votre style personnel ?

Classique, élégant, avec ce que j’appelle une “sophistication simple”. J’aime les robes : elles offrent un look complet sans effort et incarnent une féminité intemporelle.

Qui sont vos inspirations mode ?

Dolce & Gabbana pour la richesse culturelle qu’ils intègrent dans leurs collections, et Elsa Schiaparelli pour son audace visionnaire.

Avez-vous un mantra qui vous guide ?

“If you can dream it, you can do it.” Je crois profondément que tout est possible, si le moment est juste.

Et au Luxembourg, quel est votre lieu favori ?

Le Grund, près de l’abbaye de Neumünster. C’est un endroit paisible et romantique où je me ressource.

Que lisez-vous en ce moment ?

Journey by Moonlight d’Antal Szerb. C’est un roman qui mélange voyage et introspection. Même si je n’ai pas beaucoup de temps, j’essaie de lire car ça nourrit aussi mon inspiration.

Un dernier mot ?

J’aimerais encourager chacun à consacrer du temps à ce qui le passionne. La vie devient plus belle quand on fait ce que l’on aime, que ce soit une activité, un hobby ou un projet plus ambitieux.

Cette interview a été publiée initialement dans le Femmes Magazine de novembre 2025, numéro 271.

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