Pour la 61ᵉ Exposition internationale d’art de la Biennale de Venise, le Pavillon du Luxembourg fait un choix radical : confier son espace à Aline Bouvy avec La Merde, une œuvre cinématographique et immersive qui explore la honte comme construction sociale, politique et genrée. Présentée à l’Arsenale, l’installation transforme le pavillon en une expérience sensorielle totale, à la fois dérangeante, ironique et profondément réfléchie.

Photos ©Aline Bouvy

Artiste multidisciplinaire, Aline Bouvy interroge depuis plusieurs années les normes qui façonnent les corps, les désirs et les comportements. Avec La Merde, elle pousse cette réflexion jusqu’à l’abjection, entendue non comme provocation gratuite, mais comme zone de friction entre l’ordre et le désordre, le visible et l’exclu. Le film suit le parcours d’un personnage singulier : une femme-étron, tour à tour marionnette, animation 2D, trace ou corps incarné. À travers elle, l’artiste met en scène les mécanismes de contrôle, de retenue et de disqualification qui régissent l’espace social.

Salle de classe, tramway, bar, chambre intime ou performance publique : chaque séquence révèle un seuil de tolérance, un moment où le corps est jugé, contraint ou effacé. Lorsque la retenue cède, non par choix mais par saturation, ce qui surgit est une décharge à la fois physiologique, émotionnelle et politique. La Merde se déploie alors comme une farce au sens rabelaisien, où le grotesque devient un outil critique redoutablement efficace.

L’œuvre s’inscrit dans une réflexion féministe assumée, nourrie notamment des écrits de Julia Kristeva sur l’abjection. En associant cette figure de rejet au féminin, Aline Bouvy met en lumière la manière dont la société occidentale a historiquement assigné aux femmes une relation problématique à leurs corps et à leurs fluides, faisant de la honte un instrument de régulation sociale. Ici, les déchets – matériels, symboliques ou émotionnels – se transforment en énergie subversive.

Pensée comme une installation audiovisuelle immersive, La Merde repose sur un dispositif impressionnant : un écran LED monumental, un paysage sonore spatialisé évolutif et une scénographie en demi-cercle mêlant acier et miroirs. Le public est littéralement enveloppé par l’œuvre, invité à se confronter à sa propre position de regardeur. Une sculpture hybride, E.T. The Excremential, prolonge cette expérience en incarnant l’altérité sous une forme à la fois familière et dérangeante.

Sous le commissariat de Stilbé Schroeder, La Merde s’impose comme l’un des projets les plus audacieux du Pavillon du Luxembourg. Plus qu’un film ou qu’une installation, l’œuvre agit comme un manifeste sensible : elle ouvre un espace où la honte, habituellement reléguée hors champ, devient un outil de pensée et un levier critique. Un bouleversement intérieur, discret mais tenace, est alors possible.

Inscrivez-vous à notre newsletter en suivant ce lien et savourez chaque semaine une sélection pensée pour vous : culture, style, inspirations et actualités, pour les femmes qui cultivent leur regard et leur temps.