Le CinEast (Festival du film d’Europe centrale et orientale) revient du 9 au 25 octobre pour une 19e édition au Luxembourg. Le documentaire Anatomy of Ordinary Crimes, de la réalisatrice roumaine Adina Sadeanu, fait partie de la sélection, qui regroupe 65 longs métrages et 50 courts métrages réalisés par des cinéastes issus de pays d’Europe centrale et orientale.
Rédaction : Margot Houget
Le documentaire d’Adina Sadeanu sera présenté en exclusivité et en avant-première au Luxembourg lors du festival CinEast en octobre. Anatomy of Ordinary Crimes fait entendre la voix de plusieurs femmes dont la vie a été bouleversée par le cyberharcèlement, les violences sexuelles en ligne et la diffusion non consentie d’images intimes. Il soulève une question essentielle : celle de la sécurité des femmes à l’ère numérique. Rencontre avec la réalisatrice, qui a également co-créé et co-écrit Spy/Master, une mini-série HBO Max nommée à la Berlinale en 2023.
Nos sept questions à Adina Sadeanu, réalisatrice du documentaire Anatomy of Ordinary Crimes
Femmes Magazine : Y a-t-il eu un événement particulier, une rencontre ou une expérience personnelle qui a déclenché en vous l’envie de réaliser ce documentaire ?
Adina Sadeanu : Au départ, je voulais réaliser un documentaire sur les hackers. C’était il y a plus de dix ans et j’étais à la fois très perplexe, intriguée et assez inquiète face au fait qu’une personne puisse acquérir autant de pouvoir derrière un écran. J’ai donc commencé à rencontrer des gens et à échanger avec eux. Mais une fois ce travail terminé, je me suis rendu compte que je voulais regarder les choses de l’extérieur, du point de vue de ceux qui subissent les conséquences d’un hacking. Et lorsque j’ai commencé à chercher des victimes, ou plutôt des survivors, j’ai découvert une autre facette du phénomène. Elle n’est pas nécessairement liée directement au piratage informatique. Mais elle prend une autre forme : pirater la vie de quelqu’un.
J’ai finalement laissé de côté l’idée initiale sur les hackers pour me concentrer sur ce sujet. J’ai eu connaissance de plusieurs histoires de femmes profondément affectées par la violence et le harcèlement en ligne. Au cours de mes recherches, j’ai été aidée par une journaliste roumaine qui avait enquêté sur cette question. Elle m’a mise en contact avec Stefania, l’une des femmes du documentaire. Et je tiens à dire d’emblée que ce projet n’aurait pas été possible sans la bienveillance et la confiance dont les protagonistes ont fait preuve à mon égard. Ce film n’aurait pas pu voir le jour sans Stefania, Alexandra, Cosmina et Sandra. Je leur suis extrêmement reconnaissante d’avoir accepté de se replonger dans des souvenirs aussi douloureux.
Avez-vous eu le sentiment que le cyberharcèlement était insuffisamment traité dans les médias ou dans les documentaires existants ?
Oui. Ce qui m’a frappé, c’est le fait que nous en parlions si peu. Les statistiques, si vous les regardez aujourd’hui, sont absolument stupéfiantes. Pour ne donner qu’un exemple, à l’échelle de l’Union européenne, 49 % des enfants et adolescents âgés de 10 à 18 ans ont déjà été confrontés à au moins une forme d’agression en ligne, comme des messages hostiles, des menaces d’exclusion ou d’autres contenus nuisibles. Et là, je ne parle que des adolescents. Si l’on inclut les jeunes adultes, le phénomène prend encore davantage d’ampleur. J’ai aussiconstaté que, dans le cas des adolescents, ils ont tellement peur de parler à leurs parents, à leurs professeurs ou à leurs camarades d’école qu’ils finissent par se suicider. Et si je veux faire passer un message à travers ce film, aujourd’hui, c’est que la violence en ligne, les agressions et les abus en ligne tuent des gens.
On parle de cyberharcèlement, mais j’ai le sentiment que ce terme reste assez abstrait à bien des égards. C’est pourquoi je préfère parler de violence et de harcèlement en ligne, parce qu’il s’agit véritablement d’abus commis sur Internet. Je pense d’ailleurs que l’expression « abus en ligne » résume mieux ce qui se passe lorsqu’on évoque ces phénomènes malheureux, parfois tragiques, qui se produisent sur Internet et que nous avons tendance à négliger.
Pourquoi avoir choisi le titre Anatomy of Ordinary Crimes ?
Oh, merci pour cette question, car il y a eu une vraie réflexion derrière ! Au départ, le film s’appelait Trapped (« piégé » en français, NDL). Mais j’avais le sentiment que ce titre pouvait vouloir dire énormément de choses. À un moment donné, j’ai dû faire un choix important : soit me concentrer sur une seule histoire et raconter le phénomène à travers un récit personnel, soit essayer de l’aborder dans son ensemble, en partant des histoires individuelles pour aller vers la famille, le droit et la législation, la société, et finalement vers nous tous.
« Il s’agit aujourd’hui de crimes devenus presque ordinaires. »
Dans cette perspective, le film fonctionne un peu comme une spirale qui s’élargit. On part de quelque chose qui paraît relativement petit (une photo, une image intime publiée en ligne), pour arriver à un phénomène beaucoup plus vaste. C’est pour cela que j’ai choisi ce titre. D’abord, parce que j’avais le sentiment que le documentaire procédait à une sorte de dissection du phénomène. Ensuite, parce que, malheureusement, il s’agit aujourd’hui de crimes devenus presque ordinaires. Beaucoup d’adolescents piratent les comptes Facebook, Instagram ou TikTok de leurs amis ou camarades, récupèrent leurs photos, y compris des images intimes. Lorsqu’ils se disputent ou sont en colère, ils les publient en ligne ou les partagent dans des groupes privés. Et cela ne concerne pas uniquement la Roumanie. C’est devenu, d’une certaine manière, un langage commun pour une partie de la jeune génération lorsqu’elle veut se venger, sans même toujours se rendre compte qu’elle est en train de commettre un délit.
Qu’est-ce qui a convaincu ces femmes de partager leur intimité dans le docmentaire ?
Je pense que chacune avait probablement une raison différente. J’ai réalisé ce film sur une période de six, peut-être sept ans. Je n’y ai évidemment pas travaillé sept années d’affilée, mais c’est un projet qui m’a accompagnée pendant très longtemps. Et dans n’importe quelle relation, lorsque l’on entre dans la vie de quelqu’un, tout repose sur la confiance. Je suis devenue amie avec chacune d’elles.
Peut-être que l’une des choses que j’ai aussi faites a été de les rencontrer avec un esprit ouvert et la volonté de faire quelque chose qui puisse servir un intérêt plus large. Je leur ai dit cela dès le début. Je les ai également abordées avec beaucoup de respect et d’humilité face à ce qu’elles avaient vécu. Parce que j’étais constamment consciente que je les plaçais dans une situation où elles devaient se remémorer ce qu’elles avaient vécu et le raconter face à une caméra.
Est-ce aussi une manière de se réapproprier leur histoire ?
Oui, oui, exactement. Merci d’avoir mentionné cela. Il y a eu des moments où le fait de raconter leur histoire leur a permis de tourner une page. Pour Alexandra, lorsqu’elle est retournée dans des lieux liés à son passé, elle m’a dit qu’elle avait enfin trouvé une forme d’apaisement. Elle avait pu clore ce chapitre. Stefania m’a dit la même chose. « C’est à ce moment-là que j’ai réussi à tourner la page, en racontant mon histoire. ». Toutes ont fait quelque chose d’assez remarquable. Elles voulaient encourager d’autres femmes à faire la même chose, ou plus largement d’autres personnes, car il y a aussi des garçons concernés.
J’ai toujours été extrêmement prudente lorsque je me rapprochais de choses douloureuses et très sensibles. Je ne voulais surtout pas jouer avec leur histoire. Ce que je souhaitais, c’était atteindre leur réalité, parvenir à montrer et à révéler ce qu’elles avaient ressenti. L’une de mes principales préoccupations était de ne pas rendre le film mélodramatique.
Le documentaire donne aussi la parole aux procureurs, aux représentants de la police et aux autorités roumaines. Pourquoi était-il important pour vous d’intégrer également leur point de vue ?
Parce que je voulais montrer le combat que ces femmes doivent mener lorsqu’elles cherchent à obtenir justice et à quel point le parcours est difficile. Après toutes les recherches que j’ai menées, je peux vous dire que le plus grand obstacle de tous, c’est la mentalité. La vraie question, c’est : comment dépasser cette barrière mentale qui conduit, par exemple, un policier à dire : « Pourquoi vous ne bloquez pas la personne qui vous harcèle ? » Comme si la solution était aussi simple que cela. « Ah oui, merci, pendant des années, je n’avais jamais pensé à le bloquer… »
Et, encore une fois, ce type de réaction est courant dans beaucoup de pays européens, pas seulement en Roumanie. On le voit aussi en Belgique ou aux Pays-Bas. Je pense que l’une des choses qui peuvent aider les survivantes, c’est de voir qu’au bout du compte, elles peuvent obtenir justice. Même si cela ne peut pas effacer la douleur et l’humiliation, le fait d’obtenir justice peut constituer une forme d’apaisement.
Dans le documentaire, vous soulevez aussi une limite du cadre juridique sur le harcèlement en ligne en Roumanie.
Comme l’explique l’avocate, aujourd’hui, si je publie votre numéro de téléphone sur un site et que cent personnes vous appellent, je ne suis pas nécessairement tenue pour responsable. En effet, ce n’est pas moi qui vous ai appelée directement. D’après la loi, je peux être tenue pour responsable si je vous appelle moi-même ou si je commets directement certains actes. Mais si, en publiant votre numéro, je provoque toute une série de conséquences nuisibles pour vous, notamment sur le plan psychologique, ma responsabilité n’est pas forcément engagée de la même manière. Il existe donc, sur ce point, une forme de faille juridique.
Photo de couverture : photo extraite d’Anatomy of Ordinary Crimes







